Entre Ciel et Terre

Attentat, démon ? Nous sommes entre Ciel et Terre

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Parue sur Riposte catholique

La tribune du Père Hervé Benoît tombe on ne peut mieux ! L’arène médiatique se désespérait de trouver un peu de neuf à dire sur les attentats afin de nourrir une audience difficile à tenir en haleine, sans trop alimenter le vote Front National, à la veille d’un scrutin déjà difficile pour les partis au pouvoir. Mais voilà de quoi défrayer la chronique et brandir un épouvantail en face de ces affreux réactionnaires. Irions-nous jusqu’à dire que l’éminent primat des Gaules, à la condamnation facile et réputée impulsive, s’est laissé prendre aux cris d’orfraie brandis par l’opinion bien-pensante ? Il serait fort intéressant, si l’émotion médiatique entraînait cette petite tribune dans l’engrenage des sanctions, de voir quelle serait la réaction du bon pape François qui ne cesse de rappeler à ses fidèles et au monde l’existence du démon toujours à l’œuvre.

Car en définitive que dit le chapelain lyonnais, sinon que nous vivons entre Ciel et Terre ? Avec une plume certes enlevée et trempée, non au vitriol, mais au bon sens de la foi. Une telle lecture spirituelle du monde présent est l’un des ruisseaux les plus abondants de la littérature chrétienne, à commencer par les Pères et Docteurs de l’Eglise. Le monde, s’il est un don de Dieu fait aux Hommes pour qu’ils s’y épanouissent, est aussi le lieu dans lequel et par lequel chaque être humain est appelé à faire le choix de Dieu, ou à le refuser. A ce titre, cette vallée de larmes que nous sommes tous appelés à traverser est, de par la révolte du démon et la liberté même de l’Homme, devenue un véritable champ de bataille où Satan livre à l’espèce humaine dans son ensemble et à chaque être humain dans son particulier un combat sans merci.

Que les non-croyants n’entendent pas cette vérité de foi n’a rien de surprenant et il est aisé de comprendre leur réaction à la lecture de la tribune du chapelain de Fourvière. Mais qu’un prince de l’Eglise puisse être gêné par des propos aussi limpides pour la foi catholique est plus embarrassant. Le procédé, à lui seul, est intéressant. La plus grande victoire du démon est d’avoir répandu, comme une évidence, qu’il n’existait pas. Son mode opératoire de prédilection est le silence et le mensonge. La lumière lui est insupportable, au même titre que la vérité qui le démasque. Or ce brûlot lyonnais révèle, sans ménagement, son existence et le jette sous les feux de la rampe. Horreur suprême pour Lucifer qui n’éclaire que pour éblouir et se cacher à la vue de ses proies. La réaction qui entoure cet article est, elle-même, typique des agissements démoniaques. Peur, violence, paralysie des sens, hurlements, vacarme pour noyer l’information, intimidation ne sont que les armes éculées d’une armée satanique en marche depuis toujours et qui ne trouve plus guère aujourd’hui de bastions à prendre, tant elle s’étend en trainée de poudre sulfureuse.

Le démon veut d’abord faire taire ceux qui pourraient le révéler afin de pouvoir poursuivre son œuvre destructrice en toute impunité.  L’abbé Benoît aurait pu dire les mêmes choses différemment, c’est vrai, mais qui l’eût entendu ? L’occasion nous est donc donnée de nous poser la question de notre propre relation au monde et à Dieu. Si nous n’agissons pas en vue de notre union intime avec Dieu dans les moindres recoins de notre vie, sommes-nous véritablement des disciples du Christ ? Comment, demande saint Cyprien de Carthage, pouvons-nous dire chaque jour « que ton règne vienne » et ne pas désirer ce règne quand il se présente à nous, c’est-à-dire concrètement ici et maintenant ?

Il ne s’agit pas de se représenter le monde comme un mal permanent. Non, car « Dieu vit que cela était bon » et Dieu veut que nous soyons heureux dès à présent. Les psaumes regorgent de ce désir divin du bonheur de l’Homme. L’Homme debout, l’Homme heureux dans son état normal est celui qui loue Dieu. Que demande le psalmiste à longueur de versets sinon de retrouver la louange quand il l’a perdue ?

Or tel est l’enjeu de toute vie humaine, trouver son bonheur dans la contemplation de Dieu, et de ce bonheur jaillissent louanges, actions de grâce et monde meilleur. Mais le démon l’a juré dans sa chute, il perdra le plus grand nombre d’âmes. Non qu’il veuille du mal directement à l’Homme dont il se moque éperdument, mais, dans sa révolte, il s’en prend aux Hommes. Si pour Dieu nous sommes des enfants bien aimés, pour Satan nous sommes un enjeu contre Dieu. Lucifer, le plus beaux des archanges a tout perdu dans cette jalousie inouïe qui lui fit refuser que l’Homme, simple être humain, soit pour Dieu d’un plus grand prix que lui, prince des archanges. Orgueil et jalousie se sont conjugués en lui et ont pris pour cible de sa haine et de sa révolte celui qui révéla au grand jour les vices du Serpent. Dès lors, Lucifer n’est plus seulement le tentateur, il est l’ennemi du genre humain, parce qu’il a fait de chaque homme sa proie.

Ainsi, le monde et le cœur de tout homme sont-ils les citadelles assiégées par un ennemi redoutable dont l’unique espérance consiste en la domination la plus absolue d’un nombre toujours plus grand d’âmes. Le diable a fait de nous un enjeu et par là un champ de bataille. Or sur ce champ se joue le salut même des Hommes. Faits pour Dieu, pour s’unir à lui, les Hommes sont naturellement tendus vers le ciel, tandis que le Satan multiplie ses actions pour lui faire courber la tête vers la terre, pour paraphraser de nouveau saint Cyprien de Carthage. Nous sommes entre Ciel et Terre. Tendus vers les réalités d’en haut, mais incarnés dans cet humus, lieu même de notre élection.

Mais nous qui aspirons au ciel, nous qui pouvons déjà vivre par endroits de ce ciel descendu sur terre, nous sommes également assaillis par les légions infernales. Et autour de nous comme en nous se livre un combat entre ce que saint Ignace appelle les deux étendards. Car aux assauts du Mal répondent les cohortes célestes, des anges ayant refusé de suivre Lucifer aux saints déjà revêtus des couronnes divines, sans compter la puissance même de la Vierge Marie, étendant son manteau protecteur, et bien entendu la souveraineté victorieuse du Christ qui combat avec nous et en nous.

Il n’est pas ubuesque d’imaginer que se reproduit, en nous et autour de nous, cette immense bataille livrée par Saint Michel contre Lucifer. Le diviseur, délié, a lâché ses légions innombrables contre le genre humain. Le Christ lui fait barrage à hauteur de notre propre liberté. Mais le combat n’est pas qu’intellectuel. Il ne s’agit pas que de renoncer à la tentation et de prendre de bonnes résolutions. De véritables armées célestes sont lancées de part et d’autre. Comme nous fendons l’air sans nous en rendre compte, les créatures spirituelles nous entourent. Les anges et les saints ne sont pas réunis qu’au Sanctus eucharistique. Celle foule innombrable est là tout autant que Dieu. Nous vivons en permanence entre Ciel et Terre. C’est sans doute l’état le plus sublime qui ait été donné à l’Homme en attendant la vision béatifique, mais il nous faut en prendre conscience. Sans voir des petits anges partout, nous devons nous habituer à vivre entourés de ces deux armées, faute de quoi nous déserterons l’une, pour être captifs de l’autre.

Alors en effet, on ne joue pas impunément avec le démon, car lui ne s’amuse pas, il lutte en permanence. Le monde actuel en « dédiabolisant » le diable, l’a rendu invisible et plus puissant que jamais. L’immense mérite de cette tribune de l’abbé Benoît, à laquelle il n’est pas même reprochable d’être violente, est de rappeler aux catholiques des vérités élémentaires. Plus que tout autre, ils sont entre Ciel et Terre, plus que tout autre ils sont un enjeu pour Satan. Dans ce combat, l’armée suisse n’existe pas. « Qui n’est pas avec moi est contre moi », nous rappelle le Christ. A la lumière de cette vérité du combat spirituel, il est aisé de comprendre en quoi celui qui ne se déclare pas pour le Christ (consciemment ou non) est immédiatement investi, et sans la moindre escarmouche, par l’ennemi.

Si nous prenions conscience de ces luttes célestes et de l’enjeu que nous représentons, nous mènerions tout autrement notre vie quotidienne et nos engagements dans ce monde dans lequel nous sommes, mais duquel nous ne sommes pas. Notre vie n’est pas horizontale et verticale. Elle est en permanence la rencontre de l’abscisse et de l’ordonnée. Alors, peut-être à mon tour passerai-je pour un illuminé qui voit courir des éléphants roses sur les murs, mais qu’on relise la Bible et qu’on redécouvre la théologie angélique ou simplement la sotériologie la plus classique, oui, nous sommes entre Ciel et Terre, parce que « tout est lié ».