Une encyclique écologique

 

 

            Le Pape François, vient donc de livrer aux fidèles et aux hommes de bonne volonté son encyclique écologique. Outre la petite risée qu’elle provoque dans le monde économique et écologique, outre sa préoccupation presque lancinante pour les pauvres que finalement nous sommes tous d’une manière ou d’une autre, outre une écriture déroutante par rapport la qualité de ses prédécesseurs, ce nouveau document du magistère rassemblent un certain nombre de réalités, sommes toutes banales qui profiteront peut-être de l’autorité pontificale pour se dépoussiérer un peu. L’occasion nous est donc donnée de sortir du contexte franco-français pour prendre un peu de hauteur et finalement mieux appréhender notre situation nationale dans le contexte international. Que nous l’acceptions ou non, deux constats s’imposent à nous dans leur réalité quotidienne : d’une part le monde a considérablement évolué et d’autre part la mondialisation est un fait ; les deux sont du reste étroitement liés dans un processus qui s’auto-alimente.

 

            Plusieurs événements importants sont en effet intervenus au cours des décennies passées ; ils ont notablement changé le cours des choses. Pour être plus juste, disons qu’ils ont, dans bien des domaines, soulevé les marques et les repères économiques et sociaux de leurs fondations, les laissant aller depuis à la dérive. Qu’ils soient directement voulus ou conséquence inopinée d’actions antérieures, ces événements laissent au mieux perplexes, mais souvent impuissants les observateurs et spécialistes économiques. Ils assistent, et nous avec eux, en spectateurs hébétés, au cours des événements à la trajectoire désormais aléatoire. Les cadres jusque là rigoureux, les mécanismes connus de fonctionnement de la société, de l’économie et de l’homme ont sauté par la force des choses ou par la volonté de certains. Il en résulte une incapacité générale à maîtriser leur cours actuel. Nous savons bien l’analyser (encore que). Nous savons où nous en sommes, mais nous ne parvenons pas toujours à connaître l’origine d’une situation donnée ; de ce fait nous sommes peu armés pour la prévoir et encore moins pour l’enrayer.

 

            Ce qui est certain, c’est que le paysage mondial a considérablement changé en cette aube du XXIe siècle. L’essentiel de son économie ne répond plus aux critères d’antan. Les rapports entre la société qui a vu naître le XXe  siècle et celle qui l’a enterré sont parfois difficiles à trouver. Les relations internationales sont méconnaissables et désormais totalisantes. Inévitablement, au milieu de cela le visage même de l’homme semble avoir changé ; parfois défiguré, il est aussi à d’autres moments plus lumineux. Il ne faut pas en effet rejeter d’emblée ces changements, car nombre d’entre eux sont des améliorations et des progrès évidents ; d’autres sont au contraire effectivement la destruction dramatique d’acquis antérieurs. Nous sommes donc face à une nouvelle société, un nouveau monde et, il faut bien le dire, une nouvelle conception de l’homme. C’est pour mieux distinguer ce nouveau visage que nous voudrions tenter à gros traits, trop rapides certes, d’esquisser quelques réflexions générales sur le monde d’aujourd’hui. Bien sûr, un tableau de quelques lignes comportera nécessairement d’outrageux raccourcis.

 

Aujourd’hui, la mondialisation est devenue essentielle. Les marchandises, les hommes, les capitaux circulent de plus en plus vite et de plus en plus facilement. La globalisation financière est une réalité ; il n’y a plus de cloison entre les marchés financiers. Les contrôles étatiques ont pratiquement disparu par la force des choses, même s’ils restent en apparence contraingant. Le manque de contrôles, rendus de plus en plus difficiles, laisse de vastes zones de non droit où les règles sont peu présentes. Qui d’ailleurs pourrait les édicter, et en vertu de quoi ? Qui pourrait les faire appliquer, et de quelle façon ? L’information circule à la vitesse de la lumière, ce qui change profondément le système commercial. La notion même de Tiers Monde est devenue floue. Entre le Brésil et l’Éthiopie qu’y a-t-il désormais de commun ? Il convient alors de parler des Tiers Mondes. Comment, dès lors, conduire une politique commune face à des situations si disparates ?

Les économies nationales sont aujourd’hui largement dépendantes les unes des autres. Il devient difficile de réguler sa propre économie sans prendre en compte ou affecter celle de ses partenaires. Parallèlement, se développent de très puissantes firmes multinationales. De quelle législation dépendent-elles ? Face à cela, la notion d’État semble devenir obsolète.  À quoi il faut ajouter de profondes modifications dans les valeurs et les comportements. Ainsi, le déclin des religions dans les pays développés et la montée des intégrismes dans les pays les plus pauvres rendent le message chrétien moins acceptable. Inversement, nombre d’idéologies nées au XIXe siècle ont été remises en cause : le socialisme, la foi absolue dans le progrès… De sorte qu’aujourd’hui règne une espèce de « pensée unique » aux contours mal définis. Une pensée qui semble se construire au gré des vents et des intérêts de groupe.

Face à cette situation nouvelle, il semble que Keynes soit mort à la fin du XXe siècle. Sur sa dépouille renaît alors un nouveau libéralisme prônant une forte libéralisation des marchés. Les théories keynésiennes de régulation ont montré leurs limites, le libéralisme (un certain libéralisme découplant liberté et responsabilité) revient en force et type nettement l’économie, lui donnant pour quelques années encore une orientation dont pourtant nous sommes en train de revenir. Le fort isolement des individus côtoie précisément des regroupements d’intérêts, des lobbyings qui, face à l’individualisme ou à l’indifférence, s’imposent peu à peu comme maîtres à penser plus ou moins totalitaires.

Notons que l’augmentation rapide des niveaux de vie, grâce à la croissance économique, a permis l’apparition dans les pays développés de programmes sociaux systématiques, permettant ainsi de réduire la pauvreté matérielle et les inégalités sociales. En revanche nous voyons apparaître des laissés pour compte de l’expansion, alors que se développe l’exclusion. Le consumérisme surdéveloppé dans certaines régions du globe se double souvent d’un égoïsme et ils expliquent à eux deux bien des orientations morales actuelles. « Il n’est pas mauvais de vouloir mieux vivre, mais ce qui est mauvais, c’est le style de vie qui prétend être meilleur quand il est orienté vers l’avoir et non vers l’être », rappelle l’encyclique Centesimus Annus. Ainsi l’image de l’homme tend elle à être subordonnée non aux dimensions intérieures et spirituelles, mais physiques et instinctives.

 

            Voici, brossée à grands traits, une esquisse du monde actuel. Il conviendrait de préciser chacun de ces traits, car ils représentent les nouveaux piliers de notre société. Encore que le mot pilier ne convienne pas, car un pilier est ce sur quoi repose une construction, or ici il ne s’agit précisément pas d’une construction. Et ceci est une des données fondamentales de ce tableau : le monde actuel n’est pas une construction organique, mais une agglomération, par juxtaposition d’éléments difficilement reliables entre eux. Aucune logique d’ensemble ne paraît ressortir de cette situation. Nous avons à faire à un amas d’événements, de données qui pourtant s’entrechoquent et s’interpellent. Parfois certains tentent de limiter les chocs, voire de contrôler les zones de contact. Mais il est difficile d’avoir une vision politique et économique globale ; c’est d’autant plus difficile que bien des éléments ne sont maîtrisés par personne.

N’ayons pas trop vite pourtant une vision défaitiste. Face à ce réel problème de la maîtrise de notre société, une prise de conscience voit peu à peu le jour. Dans cette optique, de nombreuses études ont été menées récemment en vue de mieux comprendre les mécanismes actuels. Malheureusement, nombre  d’entre elles se bornent à décrire la situation, parfois à en discerner les causes, mais les mécanismes, et donc leur régulation, restent très partiellement expliqués pour ne pas dire totalement inconnus parfois. L’un des enjeux de la pensée sociale chrétienne est de démontrer qu’une analyse chrétienne peut permettre bien souvent de traiter les problèmes, en raison même de cette vision synthétique qui lui est propre. Dans la pensée chrétienne, l’homme est un tout en lui-même et avec le monde qui l’entoure. Son travail, sa santé, sa famille, ses loisirs s’équilibrent dans la construction unifiée de son être et de la société, donc aussi de l’autre. C’est cette vision organique et solidaire (au sens technique du terme) que Jean-Paul II a voulu promouvoir encyclique après encyclique, voyage après voyage.

La spécificité de la pensée sociale chrétienne est précisément, en effet, ce regard unifié et synthétique qu’elle porte sur l’homme. Une pensée faite d’équilibre et de respect de l’être humain dans sa vérité profonde de personne et non dans sa dimension particulière d’individus interchangeables. C’est parce qu’il est une personne que l’être humain est un être éminemment social, car la notion de personne inclut de façon intrinsèque la dimension de relation à l’autre que ne prend pas en compte la notion d’individu. Il me semble que si nous lisions les difficultés et les enjeux du monde d’aujourd’hui avec cette clef de lecture personnaliste, nous répondrions à bien des questions parmi les plus douloureuses. On peut chercher des solutions économiques et sociales, des nouveautés politiques, mais si celles-ci ne sont pas destinées à l’épanouissement de l’homme dans sa vérité, y compris relationnelle, nous continuerons à mettre des pansements sur une jambe de bois.

Le monde change et la mondialisation elle-même se transforme, mais leur mutation est aléatoire car elle n’est habitée par aucune volonté capable de l’animer et de la conduire. Dans sa course en avant, parfois anti-chrétienne, le monde d’aujourd’hui cherche un sens qu’il ne parvient pas à se donner, car il ne peut plus l’enraciner dans une conception de l’homme acceptable par l’homme lui-même. Celui-ci sent bien que ces schémas préétablis qu’on tente de lui imposer, l’étouffent, car il y a toujours dans ces schémas, une part de sa personne qui n’est pas satisfaite. On compense l’absence d’épanouissement de l’être par le développement de l’avoir, or l’avoir renvoie à l’individu et donc le ferme sur lui-même. À l’heure où le monde change et où les plus grandes instances s’en émeuvent, nous avons, en tant que chrétiens, l’impérieuse urgence de redonner au monde le sens aigu de la personne et la vision synthétique et unifiée qui lui est attenante. L’homme est un tout uni à l’ensemble de ces autres tout qui l’entourent. Ensemble ils constituent  cet autre tout unifié qu’est le monde. C’est la solidarité au sens chrétien du terme. Cette solidarité repose sur des valeurs essentielles qui découlent de la dignité même de la personne et qui se distribuent en droits et en devoirs qui nous imposent, à l’opposé de la réaction de Caïn, d’être responsables de nos frères, c'est-à-dire de leur épanouissement plein et entier. Toute la pensée sociale chrétienne découle de là. Telle est l’écologie chrétienne véritable, responsable de la nature, des autres, de soi-même ; responsable vis-à-vis des autres de la nature de soi et de Dieu.