Le rapport Sicard sur la fin de vie

La question de fond de l’euthanasie : suis-je encore capable d’être quand je n’ai plus rien ?

               

20/12/2012

Le rapport Sicard sur la fin de vie, remis mardi 18 décembre au président de la république, par son analyse et ses propositions, nous rappelle que nous ne traitons pas la bonne question  et que le problème dépasse largement l’euthanasie elle-même. Nous sommes face à une question avant tout existentielle et anthropologique.

En proposant le suicide assisté, le rapport déplace cependant les responsabilités. Certes, le médecin ne poserait pas un acte directement mortel, puisqu’il faudrait qu’intervienne entre sa prescription et la mort du patient un acte intermédiaire (nécessaire) de l’intéressé lui-même. Mais cela n’enlève pas la responsabilité du médecin qui met entre les mains de son patient un produit capable de donner la mort. Ce faisant, il rend possible l’acte ultime et il porte la responsabilité de cette nouvelle possibilité. En revanche, il responsabilise directement celui qui souhaite la mort. Ce sera bel et bien son acte, puisque le rapport préconise que la personne « soit bien en capacité d’un geste autonome ». Même si de nombreuses précautions entourent ce geste ainsi que la prescription qui le permet (y compris l’objection de conscience du pharmacien), tous ceux qui participent au processus portent leur part de responsabilité. Même si elle n’est pas poursuivie pénalement, cette responsabilité demeure, du point de vue des droits de l’Homme et de la dignité humaine, une atteinte à la vie d’autrui. Car ce qui est en jeu, au-delà de l’incontestable souffrance des malades, n’est rien moins que le respect de la dignité de l’ensemble de l’humanité.

L’enjeu n’est pas mince et le rapport le pointe du doigt de manière connexe. « Les personnes rencontrées souhaitent avant tout que soit levée l’incertitude  (…) concernant leurs derniers moments. »  Une des invitations importantes de ce rapport est de « démédicaliser le débat ». Jusque-là, c’est une réponse médicale que l’on a tenté de donner à un réel problème de santé en oubliant «  la souffrance psychique, qu’elle soit existentielle, l’expression d’une déchéance ou une dépression rebelle à tout traitement ». Or, il ne s’agit pas d’abord d’une question médicale. Le médecin est là pour soigner et pour soulager, quand il le peut, la souffrance. Il n’est pas responsable de la santé de ses patients. Qu’elle soit de constitution chétive, fragile ou robuste, la personne malade arrive chez le médecin avec sa propre santé dont ce dernier n’est pas responsable. En revanche, il est responsable de ce qu’il fait de cette santé. Clairement, le médecin n’est pas responsable de la souffrance de son patient. Mais il lui appartient de tout faire pour tenter de soulager cette souffrance. Il n’a pas l’obligation de résultat.

Toutefois, cette absence d’obligation ne peut pas le dédouaner de la responsabilité de ses actes. Les actes du médecin sont des actes de soins (et non de guérion). Or, comme le souligne le rapport Sicard, l’euthanasie « intériorise des représentations sociétales négatives d’un certain nombre de situations vieillesse, de maladie et de handicap »  déconnectant le médecin du « devoir universel d’humanité de soins et d’accompagnement. »

Le rapport pointe à un autre endroit la crainte « d’abandon et de capture par la médecine ». Mise en exergue intéressante d’une réalité qui déborde la question de l’euthanasie, les personnes âgées ou malades ne sont plus très rassurées de finir leur vie à l’hôpital. Plus précis, le rapport se fait l’écho de ces craintes qui ne sont pas « des revendications simplistes ou naïves (…). Il s’agit d’une demande profonde des personnes »  qui s’inquiètent d’être « soumises, dans cette période d’extrême vulnérabilité de la fin de vie, à une médecine sans âme ». Le reproche, porté à un si haut niveau par une personnalité comme le Pr Sicard peut sembler violent, mais il est cohérent avec la prise de conscience qu’il nous invite à faire : le problème de l’euthanasie n’est pas médical, il est d’abord existentiel.

Je ne peux que réaffirmer que la réponse se trouve d’une part dans  l’impérieuse nécessité de donner du sens jusqu’au dernier souffle de vie (Donner du sens à la vie jusqu’à son dernier souffle !) et d’autre part dans notre responsabilité personnelle vis-à-vis de la vieillesse, de la dépendance et de la souffrance. Car notre (en tout cas la mienne) défection gênée, pèse plus lourdement sur les malades que le poids de la vieillesse ou de l’impotence.

L’euthanasie est d’abord l’expression d’un malaise général profond qui touche au sens ultime de la vie, à la place des pauvres et des éclopés, à notre capacité à regarder et à aimer ceux que la souffrance enlaidit, ceux dont la déchéance nous renvoie l’image inquiète de notre possible futur. Au fond la question de l’euthanasie nous pose devant le douloureux dilemme de l’être et de l’avoir. Suis-je capable d’être quand je n’ai plus rien ? Suis-je ce que j’ai alors que je ne possède réellement que ce que je suis ?

 Cyril Brun