La liberté selon 68'

68 m'a tuer !

            Pour qui parvient à s’intéresser aux autres titres que l’affaire Clearstream, une bouffée d’optimisme perce de jour en jour dans la presse nationale et internationale. Prenons un peu de hauteur, sortons des considérations partisanes et respirons un peu cet air frais et neuf. Mai 68 nous a plongé pendant des années, et pour longtemps encore, dans un marasme humain et égoïste qui n’en finit pas de mourir. L’agonie de ce mois de mai 68 est d’autant plus longue qu’aujourd’hui les dirigeants de tous ordres sont les manifestants d’hier. Cette classe d’âge actuellement aux commandes maintient en vie, parfois même sans le vouloir, un moribond honteux et obsolète. L’ombre tétanisante de ce moribond influe encore sur le monde actuel et particulièrement en France, pays conservateur s’il en est. Il faut dire que surfer sur la vague soixante-huitarde est facile, surtout quand on manque d’idée et de courage, ce qui semble malheureusement être le cas tant de nos dirigeants politiques que de la plupart des acteurs économiques. Cette vague, souvenons-nous, combine deux  voies pour une même pente. Il est interdit d’interdire ! La fin de l’autoritarisme, la fin de l’obéissance, finalement la fin d’un mode de vie en collectivité, ont conduit de plus en plus à un individualisme exclusif refusant non seulement toute forme d’autorité, mais aussi de dépendance et d’enseignement. De proche en proche, la libération, ‘acquis de 68’, conduit l’individu au paroxysme de lui-même, jusqu’au scepticisme intégral, dans un cercle vicieux qui, loin de le libérer, l’enferme. Doutant de toute forme d’institution, obnubilé par la peur d’entrer dans un système et de ‘renoncer à son originalité’, l’individu s’est enfermé en lui-même, devenant sa seule certitude. Par cette première voie, l’individu s’éloigne de ce qui le constitue, la personne humaine. Car l’homme est plus qu’un individu, il est un homme en relation, c'est-à-dire une personne insérée dans un espace vital géographique, humain et social. Depuis maintenant quarante ans, en refusant d’être une personne, l’individu tente de nier, voire de détruire, les structures de cet espace vital élémentaire pour limiter tout risque de voir ce qu’il considère être sa liberté, limitée, ou simplement entravée. D’où l’émergence d’un concept biaisé : la tolérance qui n’est qu’une autre façon de dire ‘je vous laisse en paix, alors faites de même’. De là un drame existentiel inévitable. L’homme, par nature, mais aussi par le fait même de son environnement, ne peut vivre seul. Il lui faut donc fixer des règles élémentaires de vie commune. Tout colocataire sait combien le non respect de ce minimum devient rapidement invivable. Alors comment faire pour combiner la nécessité de règles et le refus d’être entravé ? C’est le problème de fond de toute la société actuellement. Les individus demandent toujours plus à la société, mais ne veulent pas être concernés, comme si la société était une entreprise privée, proposant des services gratuits.

            Complétant cette première voie, le monde de l’économie est venu tout naturellement exacerber cette tendance individualiste en en faisant le moteur de son dynamisme. La consommation et la satisfaction de ses désirs immédiats par des biens non durables, et surtout démodables, ont poussé les entreprises à jouer sur les sentiments, l’indépendance, l’individualisme, le consumérisme, jusqu’à dépersonnaliser la production et la consommation, et la déresponsabiliser. Flatter l’ego, exacerber le désir et le droit à sa satisfaction a, de tout temps, été le moyen facile de parvenir à ses fins, qu’elles soient économiques ou commerciales. Pourquoi changer une démarche si facile et fructueuse ?

            Mais un tel système est par nature sclérosant puisqu’il tourne sur lui-même et enferme l’individu en lui-même. Il n’est pas étonnant que le mal être ambiant nourrisse une morosité  qui fait son creuset du manque d’espérance, d’optimisme et d’avenir. Nous voyons de plus en plus les limites de cette double voie. La Planète est malade ; la nature se révolte ou s’essouffle ; l’équilibre vital du bien commun, de l’héritage reçu et à transmettre, est rompu ; le système économique lui-même donne de gros signes de faiblesse ; et l’insécurité, témoin du mal être, gagne à nouveau du terrain.

            La bouffée d’air est à lire au-delà des gros titres sempiternellement moroses. Depuis quelques années, et de façon exponentielle, maintes initiatives voient le jour pour tenter de redresser la barre. Mais toutes reposent sur un élément incontournable : la lutte contre l’individualisme. Que ce soient les nombreuses conférences pour l’environnement, les tentatives en matière de développement durable, les incitations diverses à une consommation responsable, ou encore l’actuel débat sur la délinquance, toutes s’enracinent dans la prise de conscience du réseau de relations et d’interdépendances dans le quel tout homme est nécessairement inséré.

            Mais les forces d’inerties sont nombreuses. Le manque de courage des dirigeants politiques et syndicaux, le manque d’innovation des partenaires économiques, la vénalité humaine qui aspire à la satisfaction de ses désirs s’ajoutent au monopole de la nomenclature soixante-huitarde. Tous ces éléments, et bien d’autres forces d’inertie propres à chaque individu, ralentissent et entravent ces nombreuses et courageuses initiatives. Peut-être que chacun à notre place, dirigeants, simples consommateurs, père et mère de famille, éducateurs, usagers des institutions, tous à notre niveau, nous serions bien inspirés de jeter un regard interrogateur sur notre mode d’être en société. La consommation responsable n’est pas réservée à une élite intellectuelle. Ma consommation respecte-t-elle la nature, les droits de l’homme, la dignité humaine ? Mon exemple construit-il ceux dont j’ai la charge ou qui m’entourent ? En d’autres termes, sommes-nous des êtres humains responsables, libres et intègres ? Avant de condamner le monde et ses agissements, peut-être pourrions-nous commencer par ne plus en être complices, ne fût-ce que par passivité. A nous de vivre dès aujourd’hui, cette vraie liberté en ne nous laissant pas enfermer par l’individualisme étroit du moment et en prenant part à notre place, et au-delà si cela nous est offert, au mouvement de responsabilisation qui naît un peu partout et dans de nombreux domaines. Changer le monde pour le rendre plus humain, plus digne, plus heureux, c’est d’abord accepter de se mettre soi-même en route. Nous ne grandirons notre prochain qu’à hauteur de ce que nous aurons nous-même grandi.

 

Cyril Brun