Du moindre mal au mieux possible- la force du New Age

La réalité du New Age

 

            Le monde politique et économique est un monde en mouvement. A l’image de l’impulsion qui entraîne l’ensemble de la société, cette dynamique politique et économique s’est emballée depuis une trentaine d’années. Entre mondialisation, globalisation, progrès divers et démissions en tous genres, il est bien difficile de cerner la trajectoire actuelle du navire ‘monde’. Pour comprendre cependant le bateau ivre, penchons-nous un instant sur la mer qui le porte. Car, même si les apparences semblent dire le contraire, il y a bien une certaine logique qui préside depuis plusieurs décennies aux destinées du monde. Cette logique est discrète et insidieuse. Elle n’en est que plus redoutable. Certes, ses aspects les plus visibles sont économiques ou matériels, mais sa réalité est avant tout idéologique et son fonctionnement cyclonique. C’est une lame de fond qui s’est formée loin en amont et qui aspire en son cœur toutes les autres idéologies qui lui permettent ainsi d’augmenter son œil et sa puissance, n’hésitant pas à détruire ensuite ces idéologies instrumentalisées. Tout est à son service. La franc-maçonnerie, le libéralisme exacerbé, le socialisme – qu’il soit trotskiste ou de marché – sont récupérés par le cyclone au même titre que la mondialisation, les mouvements sectaires ou les élans de générosité. Par un lent et méticuleux travail, ce typhon a uni ensemble toutes les forces de déstabilisation et de destruction, quelles qu’elles soient, si opposées entre elles qu’elles soient. Il fait feu de tout bois pour atteindre son but et faire de ces instruments secondaires un rouleau compresseur à sa solde. Unissant, orientant, finançant, il influe sur l’économie, les mentalités, les institutions en plaçant de façon népotique ses instruments aux postes clefs. Aujourd’hui, il se sent suffisamment fort pour s’affirmer comme tel au grand jour et attirer à lui les derniers instruments qui lui échappaient. Dans l’ouvrage de référence par lequel il se définit lui-même, ce cyclone, qui n’est autre que le New Age, révèle ouvertement et impunément  son but, ses moyens et ses alliés. 

            «Un puissant réseau, pourtant dépourvu de dirigeants est en train de produire un changement radical aux Etats-Unis. Ses membres se sont débarrassés de certains éléments clefs de la pensée occidentale ; ils pourraient même avoir rompu la continuité de l’histoire. Ce réseau, c’est la Conspiration du Verseau. Il s’agit d’une conspiration sans doctrine politique, sans manifeste […]. Plus étendue qu’une réforme, plus profonde qu’une révolution, cette douce conspiration pour un nouveau programme de l’homme a déclenché le réalignement culturel le plus rapide de l’histoire[1]. […] Amplifié par les communications électroniques, libéré des vieilles contraintes de la famille et de la culture, le réseau est l’antidote de l’aliénation. Il engendre suffisamment de pouvoir pour refaire la société. Il offre à l’individu un soutien affectif, intellectuel, spirituel et économique. C’est un lieu d’accueil invisible, un moyen puissant de modifier le cours des institutions, en particulier le gouvernement[2]. […] Un réseau est une source de pouvoir encore jamais exploité dans l’histoire : de multiples mouvements sociaux autosuffisants reliés entre eux en vue d’un ensemble de buts et dont la réalisation devrait transformer tous les aspects de la vie contemporaine […]. Les réseaux adoptent souvent la même action sans se concerter, simplement parce qu’ils partagent les mêmes hypothèses. En fait, c’est ce fond commun qui est la collusion. En effet, la Conspiration du Verseau est un réseau de nombreux réseaux dont la vocation est la transformation sociale […]. Son centre est partout[3]. […] Il existe une coalition informelle de conspirateurs dans les agences et les équipes du Congrès [américain]. A l’intérieur du ministère de la Santé, de l’Education et du Bien-Être, des innovateurs ont créé des groupes d’action informels afin de partager leur stratégie d’inoculation des nouvelles idées dans un système résistant et de se soutenir moralement les uns les autres. Des projets qui autrement apparaîtraient irréalisables peuvent, par le seul fait d’un programme de subventions fédérales accéder à la reconnaissance officielle. L’appareil gouvernemental qui accorde les crédits détermine ce qui est à la mode dans les champs de recherche. Cette aura d’officialité, des ‘conspirateurs-bureaucrates’ tentent de l’obtenir pour tel ou tel projet.[4] »

            C’est ainsi que, très ouvertement, le New Age se définit lui-même. Son but est effectivement dénué de tout fondement idéologique puisqu’il considère que le monde passe de cycles en cycles et que l’ère chrétienne du poisson est terminée. Il convient donc d’éradiquer tous les restes de cette ère révolue par une destruction massive et systématique de ses fondements. Sur ces ruines, un monde nouveau se dressera. Pour le New Age, peu importe ce que sera ce monde qu’il ne cherche pas à définir ni à construire puisque c’est des ruines elles-mêmes qu’un monde émergera.

            A cette lumière, on comprend mieux que le monde soit un navire à la dérive, une épave qui prend l’eau de toute part. Alors face à cela que devons-nous faire ? Ecoper ? Colmater ? Nous réfugier en haut du mât ? Accepter d’être enfermés dans la cale ? Ou alors réparer le gouvernail, reprendre la barre, retrouver une carte et des amers ? Et bien voyez-vous, l’Evangile, ce sont les amers qui guident le bateau le long de la côte ; l’éthique chrétienne et les sciences humaines sont la carte qui nous donne une vue d’ensemble et le cap à tenir. Mais nous nous rendons compte que cela ne suffit pas. Il faut des bras pour écoper, d’autres pour colmater, réparer le gouvernail, et d’autres enfin pour tenir la barre. Avec un tel bateau, si endommagé, dont une partie de l’équipage s’est mutiné, une autre est blessée ou malade, il ne faut pas espérer pouvoir reprendre tout de suite le bon cap, ni avancer plein vent toutes voiles dehors. Or là, il faut que les gens de bonne volonté se livrent à une véritable révolution mentale pour ne pas baisser les bras.

            Cela passe par un détour moral. Deux considérations sont à prendre en compte ici. Tout d’abord, une fin bonne ne peut jamais justifier un acte mauvais. En d’autres termes, je ne peux faire un mal, même pour obtenir un bien. Ce qui veut dire que pour parvenir à une fin bonne, je ne peux employer que des actes bons. Or nous avons souvent l’impression, dans le monde économique et politique, de devoir choisir le moindre mal et non le bien. C’est pourquoi nombre de chrétiens démissionnent de  tout engagement, arguant que, de toutes façons, on ne peut rien faire sans se compromettre. La vision du moindre mal est une vision étriquée et sans avenir ni ambition. Elle cherche à régler un cas ponctuel et pris isolément. A l’inverse, la vision du mieux possible replace ces mêmes alternatives dans une perspective plus large et construite. La question n’est pas comment éviter le pire, mais quelle est la décision qui, compte tenue de l’ensemble des données du problème, me maintiendra tendue vers le but fixé ? C’est à cette lumière qu’il faut considérer l’engagement pour le bien. Colmater le navire pour colmater le navire, c’est une vision fermée sur elle même. Le colmater pour reprendre la route, c’est une vision d’avenir.

            Tout chef militaire sait qu’il faut parfois sacrifier dix hommes pour en sauver  mille. Si, bien au chaud dans la dernière cabine du navire, tout le monde refuse d’aller sur le pont tenir la barre parce que la mer déchaînée risque de nous éclabousser, de nous blesser, combien de temps encore la cabine restera-t-elle un refuge ? En d’autres termes, n’attendons pas de trouver l’endroit idéal et pur pour nous mettre au service du navire et de notre prochain. C’est illusoire et suicidaire.

            Tout l’enjeu est là. Nous partons d’une situation concrète dégradée et nous souhaitons construire un monde où l’homme puisse vivre libre et épanoui. Ce monde ne se fera pas en un jour. Tout ce que nous pourrons construire continuera de côtoyer des situations inacceptables, tout comme les parties réparées du navire continueront à côtoyer les brèches. Et il est possible que certains, en allant réparer le mât, tombent par-dessus bord. Mais faut-il pour autant renoncer à réparer le mât ? Entre celui qui, par peur de tomber du mât, saute de lui-même à la mer, et celui qui tombe en essayant de réparer, qui a réellement œuvré pour le bien ? Il me semble désormais capital que ceux pour qui la dignité de l’homme a un sens, français particulièrement, se livrent à cette révolution mentale qui seulement les émancipera de ce bien-pensant à la française dans lequel ils se sont laissés enfermer, désertant ainsi la barre du navire.

 

Cyril Brun



[1] Marilyn Ferguson, Les enfants du verseau. Pour un nouveau paradigme, Paris J’ai Lu, 1995 p. 15

[2] Id Ibid, p. 216

[3] Id Ibid, p. 220sq

[4] Id Ibid, p. 235