Attention à ne pas instaurer une pauvreté durable

14/12/2012

Gérard Leclerc disait à l’issue de la conférence nationale de la pauvreté  « Comment agir contre la pauvreté, j’entends déjà les réactions hostiles aux propositions de Jean-Marc Ayrault. Des dépenses sociales supplémentaires ne feraient, dit-on, que peser encore plus sur l’endettement du pays. C’est une discussion d’économistes que je n’aurai pas le culot d’arbitrer. D’évidence, c’est la prospérité économique qui permettrait de lutter avec le plus d’efficacité contre les précarités. Mais en situation d’urgence, je ne vois pas comment éviter des moyens exceptionnels d’entraide. En langage évangélique, c’est toujours la charité, au sens le plus fort du terme, qui doit nous engager à la solidarité. »

Permettez-moi de repartir de son propos et d’y  apporter quelques réflexions. La pauvreté n’est pas uniquement de nature ni donc d’origine économique. Être pauvre est ne pas avoir en suffisance ce qui est nécessaire au développement intégral de la personne humaine. Cela passe, en effet par une certaine aisance financière, mais aussi un minimum d’éducation, de liberté, de connaissance, de relation, d’amitiés également, d’amour bien entendu. Et la liste pourrait être encore de beaucoup complétée. Ne considérer que la pauvreté économique c’est courir le risque de ne traiter qu’un aspect de la question et de créer d’autres déséquilibres. Qui plus est, d’un point de vue strictement comptable, réduire les autres pauvretés est bien souvent un préalable nécessaire au traitement de la pauvreté économique. Eduquer un enfant ou un adulte à maîtriser ses passions, c’est aussi lui donner les moyens de gérer un budget de façon rationnelle. Quand on sait que le surendettement est en grande partie dû à des crédits à la consommation pour des produits qui ne sont pas de première nécessité, limiter la pauvreté  passe bien par l’éducation. Or tout enfant a droit à être scolarisé. Que lui apprend-on à l’école quand les parents sont eux-mêmes dans l’incapacité de donner une telle éducation ? On pourrait objecter que les milieux les plus pauvres économiquement sont de ce point de vue les plus mal lotis. C’est sans doute vrai, mais ce n’est pas exclusif et la réciproque est également juste. Des gosses de riches sont tout aussi incapables de gérer leurs caprices. Et même si papa, maman assument derrière, il n’en demeure pas moins que c’est une perte sèche en terme de création de richesses.

Un adolescent, même riche, qui perd ses parents se trouve dans une situation de précarité réelle quant à son épanouissement affectif et donc son libre développement. Son comportement et par voie de conséquence sa consommation s’en ressentiront. S’il se drogue ou s’il devient violent, cela rejaillira à terme sur la société, avec des coûts certains (désintoxication, prison…). Focaliser notre attention sur la misère économique c’est faire le jeu du matérialisme en réduisant l’être humain à ce qu’il possède, c’est restreindre le bonheur de l’Homme à l’avoir, ce qui ne peut jamais être autre chose qu’une sempiternelle fuite en avant.

La pauvreté est un phénomène global qui s’alimente de ces multiples pauvretés, à la manière d’un cercle vicieux. N’en considérer qu’une c’est permettre aux autres de se développer et ainsi de gangréner à nouveau le membre malade que l’on tente de soigner. Certes l’indigence économique est peut-être la plus visible, la plus saillante aussi, mais elle n’est bien souvent que la partie émergée de l’iceberg, tout en étant également le lit dans lequel les autres pauvretés viennent se couler. Ce n’est pas pour rien que mère Térésa disait « avant de leur parler de Dieu, donnez-leur à manger ». Mon propos n’est bien évidemment pas de minimiser la pauvreté économique, car il est vrai que l’absence de minimum vital pouvant conduire à la mort, ne pas en faire une priorité est aussi rendre inutile, pour partie, les autres mesures. Mais considérer qu’une simple amélioration économique règlera le problème de la pauvreté c’est oublier que l’homme est un tout et que c’est précisément cela que l’on appelle solidarité. Avant d’être un substitut au mot charité, trop connoté, la solidarité est cette interaction, cette interdépendance qui fait que les pierres d’un même édifice tiennent ensemble ou s’effondrent ensemble. Tout se tient et absolutiser un aspect de la vie ou de la « solidarité », c’est créer un déséquilibre en l’Homme et dans la société.

Aussi pour lutter contre la pauvreté, il faut prendre à bras le corps l’ensemble des aspects du développement humain. Ce que l’on appelle le développement intégral de la personne humaine. Se battre pour la famille, c’est lutter contre la pauvreté. Défendre la vie c’est construire un rempart contre la pauvreté. Promouvoir l’éducation et la liberté est le premier acte du combat contre la pauvreté. J’ose à peine dire que responsabiliser c’est introduire un antidote puissant contre la pauvreté, car je vais déchaîner les antilibéraux.

A l’inverse, en abondant dans le sens de Gérard Leclerc qui s’interroge sur ce que nous devons faire concrètement avec nos pauvres d’aujourd’hui, je risque de m’attirer les foudres d’un certain libéralisme. Car en effet, le traitement de la pauvreté fait depuis très longtemps l’objet d’une rivalité entre deux clans irréconciliables, les partisans de l’assistanat et les libéraux.

Or, même dans l’urgence, il me semble dangereux de promouvoir l’assistanat. Mais il n’est pas conforme, me semble-t-il, au respect de la dignité humaine de laisser à terre une personne humaine dans la détresse. La solution ne peut donc qu’être dans l’équilibre quelle que soit la forme de pauvreté.

Aussi l’aide apportée ne doit-elle pas compromettre le retour progressif à l’équilibre, à l’autonomie (parfois à la guérison) de la personne aidée. Au contraire, cette aide doit être le tremplin qui lui permettra de redevenir responsable et libre. Car la responsabilité, comme la liberté font intimement partie de la dignité humaine. Mais si l’une comme l’autre ne peuvent se perdre (en tant qu’intrinsèque à la dignité), leur usage peut, lui, se perdre ou être profondément, voire durablement affecté.

Lutter contre la pauvreté (au sens générique) c’est donc d’abord et avant tout aider, sans jamais le compromettre, au développement intégral de la personne humaine. Or il faut bien reconnaître que parfois certaines aides matérielles peuvent entraver ce développement. Ainsi les mesures préconisées par Monsieur Ayrault tombent-elles doublement dans ce travers. D’une part elles sont pour la plupart du pur assistanat (c’est-à-dire sans contrepartie par exemple) et d’autre part elles demandent à la nation tout entière (ce qui peut être juste) un effort de solidarité qui ne peut être durable, alors même qu’il ne prend pas de disposition de fond pour régler en profondeur le problème. Ce qui laisse deux alternatives : soit l’assistanat s’arrêtera un jour et replongera les plus pauvres dans la misère, soit il faudra que la nation renouvelle sans fin un effort vain.

 

Cyril Brun