Légaliser le hors-norme

                Il semble que le gouvernement se soit mis d’accord cette fois-ci. De Najat Vallaud-Balkacem à Christiane Taubira, le discours sur le mariage pour tous évolue de concert. Il ne s’agit plus vraiment de permettre aux personnes de même sexe de se marier. A les entendre cela semble presque secondaire, accidentel même. Car il s’agit bien d’une mesure de protection de l’enfant. Trop d’enfants, affirment d’un même trémolo dans la voix, le porte-parole du gouvernement et le garde des sceaux, sont en situation d’insécurité juridique (sic).

La tactique socialiste est finalement inlassablement sans surprise. Elle se retrouve pour l’avortement, pour l’euthanasie et même pour la TVA ou encore face à Angela Merkel. Quelle est-elle en quelques mots ? Sortir une proposition de loi  reposant sur des fondements idéologiques ou électoraux, donc rationnellement indéfendables la plupart du temps. A force d’amalgames, de rhétorique et de pression médiatique, cette proposition fait son chemin presque impunément, jusqu’à ce qu’un groupe un peu plus informé ou concerné (les pigeons par exemple) fasse suffisamment de bruit pour mettre à mal cette idéologie sans fondement et surtout sans réelle préparation. Que l’on regarde pour s’en convaincre la proposition de loi socialiste sur l’euthanasie débattue en janvier 2012. Elle est truffée de contresens et… pour un texte officiel, de fautes ! C’est au moment de cette contestation un peu bruyante que les défenseurs du texte semblent se rendre compte de leur impréparation et de leur amateurisme. La question du mariage pour tous est exemplaire à ce sujet. Le gouvernement a découvert après coup l’arsenal juridique à modifier simplement pour permettre à deux personnes de même sexe de se marier.

Pour François Hollande, ce devait être une formalité très simple de son quinquennat. Une mesure phare, un symbole même qui pouvait permettre de faire passer la nécessaire droitisation de sa politique. Ce que les ténors du Front de Gauche ou de la gauche du PS appellent les marqueurs de gauche. Il s’avère finalement que le bien pensant ambiant n’était pas aussi implanté dans la population que ce qu’avaient imaginé les penseurs du haut de leurs cabinets parisiens.

Or, les contre-arguments portent et révèlent que la population, comprenant l’inévitable adoption n’est plus si  favorable au mariage pour tous. Alors l’idéologie change et trahit son fondement. Comme pour l’euthanasie, la Majorité va prendre à revers les arguments des opposants au mariage pour tous. Pour l’euthanasie, qu’on relise la proposition de M. Gorce, le débat s’est déplacé et pour faire accepter la loi on met en valeur les soins palliatifs (arguments de campagne, soit dit en passant), en proposant, dans la même loi dite de l’aide active à mourir,  de développer leur accès.

Il en va de même du mariage pour tous. Les enfants constituent-ils la pierre d’achoppement ? Qu’à cela ne tienne, il suffit de changer le discours et nous voilà repartis sur un autre débat. Il existerait de nombreux enfants vivants déjà au sein de couples homosexuels. Or ces enfants sont dans une situation d’insécurité juridique, leur cas n’étant, soi-disant,  pas prévu par la loi.

Mais qui ne voit la manœuvre ? Même si François Hollande, après un entretien curieusement long avec Lionel Jospin, affirme désormais que le mariage pour tous ne doit pas être un symbole, l’enjeu n’en est pas moins capital pour un gouvernement de gauche condamné au réalisme d’une politique plus à droite et déjà décrédibilisé. Que reste-t-il alors, une fois qu’on a revalorisé l’allocation de rentrée et quelques autres mesures symboliques, de la politique de gauche ? Que reste-t-il de l’autorité d’un gouvernement qui recule devant des pigeons, qui ne fait plus le fier à bras devant l’Allemagne, qui n’a pas même fait frémir le traité européen et qui semble bien s’acoquiner avec ces méchants patrons ? Que dire de l’autorité d’un président qui reprend comme Laurent Fabius en son temps la salsa avec son pas en avant et ses deux pas en arrière, face aux maires d’abord et la LGBT ensuite ?

 

Mais le plus inquiétant est le fondement même de toutes ces lois. Qu’elles soient impréparées, idéologiques ou électoralistes ne serait pas si grave si elles n’avaient pour terreau un fléau dont les politiques dans leur ensemble ne parviennent pas à sortir. Toutes ces initiatives reposent sur la normalisation des situations, non seulement d’exceptions, mais hors-la-loi. C’est parce que des femmes nombreuses se mettaient hors-la-loi en allant avorter à l’étranger que nous avons voté l’IVG. C’est parce que certains pratiquent des actes illicites d’euthanasie que l’on entend légaliser l’aide active à mourir. C’est parce que des enfants vivent dans des situations qui les mettent hors de la loi (aller adopter clandestinement un enfant ; avoir un projet parental à 4 sur un seul enfant…) que l’on doit légaliser le mariage.

Mais cela est aujourd’hui, la manière la plus courante de faire changer la loi. Il suffit de constituer un petit groupe d’opposants. Ce groupe qui accepte les risques de mise hors-la-loi devient emblématique et grossit s’il n’est pas recadré. Dès lors il constitue une minorité à contenter ! Et ce phénomène accentue ce communautarisme qui pourtant ne cesse d’inquiéter nos dirigeants. Ce n’est pas pour rien que Monsieur Hollande est revenu sur le droit de vote aux étrangers. Il suffit de regarder les chiffres pour se rendre compte que si les premières victimes seront les maires de droites, ceux de gauches suivront.

La loi devient désormais la protection de l’exception. Et l’inflation législative en est le reflet. La question du mariage pour tous, tant dans ses fondements que dans l’évolution sémantique qu’elle subit, est le reflet de cette légalisation d’une normalisation de fait. Elle est aussi le reflet de la tension que ces mises devant le fait accompli contiennent. La tension la plus extrême étant l’explosion de la société et de tous ses cadres, comme le nombre de textes de lois et de codes à modifier le montre.

Mais qu’est-ce qui plus fondamentalement se trouve à la racine de cette mosaïque explosive qui ne cherche pas à vivre ensemble, mais à se protéger l’un de l’autre, sinon l’absence de vision claire sur l’Homme.

Tant qu’on refusera de regarder l’Homme dans sa vérité, tant qu’on refusera l’idée même d’une vérité sur l’Homme, le communautarisme et le morcellement de la société ne cesseront de se développer. Il n’y a pas plus urgent aujourd’hui que de redécouvrir qui est l’Homme. Rien d’efficace ni de durable ne pourra sortir de nos combats si nous ne parvenons pas à restaurer l’image de l’Homme dans son intégralité, à promouvoir cet Homme et surtout à le faire aimer. Il est bien plus beau que la postiche artificielle qui se construit depuis des décennies, qui emprisonne l’être humain et le condamne à cette douloureuse errance.