Innover en politique est-ce possible ?

 

 Intervention au colloque catholique en campagne du 13 octobre 2013

Le monde politique semble en panne. Il fait l’objet de toutes les critiques, de tous les rejets. Bouc émissaire facile de populations mécontentes, il est vrai le personnel politique n’est pas exempt de reproches…. Loin s’en faut. Comment l’interrogation « innover en politique » peut-elle alors paraître légitime à qui voudrait relancer la machine ?

Il me semble, cependant, que deux questions préalables sont nécessaires. Pourquoi innover ? Est-ce, du reste d’innovation dont la politique a besoin ? Entrer dans la dialectique de l’innovation suppose déjà d’admettre que le système politique tel qu’il est fonctionne et qu’il suffirait d’un peu de nouveauté dans la continuité pour que tout redémarre. La problématique de fond concernant la politique  est donc déjà de savoir si « elle fonctionne ». Autrement dit, faut-il innover ou rénover ? Faut-il partir de l’existant à améliorer, toiletter, ou faut-il faire table rase, sachant qu’on ne fait pas du neuf avec du vieux. Proposer l’innovation suppose d’admettre que la politique (système et idées) dans les grandes lignes de son fonctionnement actuel nous convient. S’attacher à la rénover s’entend pour qui voudrait une modification substantielle de la politique. Deux écoles qui ne sont pas nécessairement incompatibles, mais dont le mariage peut s’avérer délicat s’il n’est pas précédé, d’une vision de la politique et, au-delà, d’une vision politique.

Deux questions sont donc indispensables en préambule, qu’est-ce que la politique et pourquoi la politique ? La réponse à cette double interrogation dépend des valeurs qui sous-tendent la réflexion, c’est-à-dire de notre conception de l’Homme et de la cité. Car on ne fera pas de la politique de la même façon selon que l’Homme est un pion au service de la société ou que la société est le Bien Commun de l’Homme libre et responsable. Dans le premier cas, la politique organise les besoins de la société en instrumentalisant l’Homme, dans l’autre la société s’organise autour des besoins fondamentaux nécessaires à la dignité de l’Homme. Encore faut-il être d’accord sur cette notion de dignité. Pour les socialistes, les libéraux ou les personnalistes ce même mot ne recouvre pas les mêmes définitions. Innover en politique suppose donc de donner crédit à la forme actuelle de la politique pour mettre en place la conception que l’on a de l’Homme et de la société.

Posée clairement, pour celui qui voit en l’Homme un être libre et responsable, épanoui au cœur d’une société conçue comme le Bien Commun, la question se résume ainsi. La politique telle qu’elle est aujourd’hui est-elle ce service rendu à l’Homme pour son plein épanouissement, dans le respect et la promotion du Bien commun ? Y a-t-il adéquation entre la politique et la vérité ontologique de l’Homme ? J’ai parlé ailleurs de cette anthropologie et a un autre endroit de ce que pouvait être la politique. En deux mots la politique se comprend comme système politique (aspect pratique de l’exercice politique) au service d’une politique. Si nous prenons la politique comme le gouvernement de la cité, il existe plusieurs systèmes de gouvernement possibles. Si nous prenons la politique comme service du Bien Commun dans l’organisation de la cité, le mode de gouvernement n’est plus qu’un aspect de la politique.

Or aujourd’hui la conception de la politique est double. C’est un lieu de pouvoir pour gouverner la cité et ce pouvoir est un enjeu pour imposer sa vision du monde. La politique à l’heure actuelle se retrouve à l’opposé de sa vocation première, servir l’Homme dans le Bien commun de la cité. Parce que servir l’Homme suppose d’en faire l’étalon de mesure de toute action politique. Or cet étalon de mesure, critère ultime de toute vision politique, inclut de façon intrinsèque la liberté et la responsabilité.

Il est un fait que dans cette arène politique, l’Homme est devenu un enjeu que l’on travestit d’idéologie. Le but étant alors non pas d’œuvrer pour lui, mais de faire triompher sa vision de l’Homme. Tant que la politique ne fera pas deux révolutions essentielles elle suscitera, à juste titre, la défiance et la crainte. Tant que la politique ne sera pas un service réel pour l’Homme et le Bien commun, les citoyens se méfieront et se protégeront d’un pouvoir qui les tyrannise et les brime. Tant que la politique ne retrouvera pas la vérité profonde de l’Homme, la fracture ira grandissant entre le peuple et les politiques.    

Il faut donc bien plus rénover qu’innover. Rénover la conception de la politique comme service de la vérité anthropologique vécue dans la perspective du Bien commun et rénover la vision que les politiques ont de l’Homme en les rappelant au réalisme de cette vérité anthropologique.

Concrètement deux alternatives s’offrent à nous : faire sauter le système, c’est-à-dire l’ensemble des cadres et du personnel politique pour retrouver une authenticité politique ou œuvrer en profondeur dans la durée avec un objectif clair et unique, remettre l’Homme au cœur de la vie politique, comme étalon de mesure de l’action politique et comme objet privilégié de la charité politique.

Si vous n’êtes pas prêts à la révolution, il va alors falloir vous retrousser les manches pour renouveler la politique, dans la durée. Mais avant de chercher des programmes ou des méthodes pour infiltrer ou gagner le système, il faut au préalable avoir une vision claire de l’Homme et du service que la politique peut et doit lui rendre. Rénover en politique serait donc penser l’Homme pour lui-même et le servir dans le cadre du bien Commun. M’est avis que tout autre « innovation » servirait au mieux à feutrer le débat au pire  à nourrir l’hydre.

 Cyril Brun

 

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