Requiem de Mozart Domine jesu

La descente aux enfers !

 

 

Peut-être ce Domine Jesu est-il la clef la plus significative de notre enquête ! Si Mozart nous a laissé quelques ébauches, il nous a surtout donné toute la partie vocale, la basse et quelques indications orchestrales. Il serait intéressant de comparer cette pièce aux autres Domine Jesu, comme celui de Duruflé, de Verdi ou encore de Palestrina. Classiquement situé dans l’offertoire, juste avant  le Hostias, le Domine Jesu est une demande plus ou moins inquiète et développée de libération des enfers. Verdi insiste sur la libération des âmes. C’est du reste le final de son Requiem, pris à la première personne. « Libère-moi ». Ici, Mozart en reste à la demande collective, même si le solo de soprani sur la demande ‘libera’ laisse émerger la personne en tant que telle. Toutefois, la grande idée romantique du ‘moi’ n’est pas encore installée chez Mozart. Aussi, la demande est-elle celle de tous les fidèles vivants, pour tous les fidèles défunts. Autre différence avec Verdi, ce Domine Jesu insiste beaucoup plus sur les enfers et la descente aux enfers. Ce qui semble terrifier le compositeur, en effet, c’est l’enfer. Curieux pour quelqu’un qui affirme dans ses lettres ne pas craindre ni la mort ni l’enfer.

            Peut-être même, pouvons-nous aller jusqu’à voir dans cette courte pièce, la matrice du Requiem. D’abord, la tonalité de sol mineur nous place une fois encore dans le tourment, le malaise. Dans cette demande de libération, il n’y a pas d’espérance. La tonalité de si bémol majeur, tonalité de l’espoir, de l’aspiration à un monde meilleur semble absente. Elle l’est d’autant plus qu’entre si bémol majeur et sol mineur, il s’en faut d’un petit fa dièse. Sans ce fa dièse quasiment omniprésent à la basse, nous serions dans l’espérance et non dans la tourmente. Sol mineur est la relative de si bémol majeur. C’est comme si Mozart en choisissant cette tonalité tournait résolument le dos à l’espérance en prenant la tonalité opposée. Comment alors imaginer la sérénité du compositeur face à la mort avec un tel choix ?

Le mouvement même (andante con moto) nous indique l’inquiétude et nous place d’emblée dans ce sentiment de cercle tourbillonnant que nous retrouverons à plusieurs reprises. Dès les premières mesures, l’apparente solennité du ‘Seigneur Jésus’ est rompue par le rythme allant et découpé, annoncé comme un appel cuivré ‘Rex Gloriae’, doublé du reste aux trombones. Notez le contraste entre le piano du ‘Domine Jesu’, signe respectueux, et le hurlement de l’apparition glorieuse. Apparition qui semble d’autant moins apaisante, ou rassurante qu’elle reprend la même structure rythmique que le Rex tremendae. L’ambiance est belle et bien campée. Il est vrai que ce Roi de Gloire est aussi le juge ultime qui ouvre les portes de l’enfer, comme celles de la lumière. Cette frayeur du Roi de Gloire est à mettre en relief avec la description infernale que livre Mozart. Les mesures 8 et 9, ‘de poenis’ s’enchaîne comme un cercle infernal clos sur lui-même pour se conclure mesure 12 et 13 sur un chromatisme angoissant, traduisant la descente aux enfers ‘de profundo lacu’.

L’inquiétude parvient à son paroxysme sur le hurlement fortede ore leonis’, véritable rugissement sorti de la gueule même du lion. Mais, spirale infernale s’il en est, la descente aux enfers ne s’arrête pas à cette gueule, comme le souligne la fugue initiée par les ténors mesure 21. Fuite en avant qui s’achève sur un nouveau chromatisme angoissant, ‘in obscurum’. La profondeur de cette obscurité est encore renforcée par l’entrée en solo et  a capella des basses, sur le piano de l’effroi. 

On comprend mieux que dans une telle perspective les demandes soient inquiètes, comme le canon des mesures 4 et suivantes l’exprime. Toutefois, les demandes des mesures 15 et semblables introduisent une ambiance légèrement différente par la tonalité de mi bémol majeur, tonalité de l’intime dialogue avec la Trinité. Les trois bémols de la tonalité placent la demande au cœur même de la Trinité tout entière. Mais cette courte incise doucement posée est de courte durée, à peine deux mesures chantée piano, sur des violons toujours inquiets. Ce sont eux, en effet, qui maintiennent toute la pièce dans le sentiment instable et tourmenté, tant par les chromatismes que par les rythmes tendus.

Puis le chœur se tait pour laisser la place aux solistes chantant la lumière que peut offrir la victoire de saint Michel sur le diable. Mais malgré tout, l’ambiance est toujours tendue et les violons entraînent très vite au loin cet appel à la lumière promis à la descendance d’Abraham. Descendance reprise dans la seconde partie de l’offertoire, par la fugue du Quam olim que nous avons vu finir sans finir par un accord stable sur la dominante (sol), finale par nature instable, selon les canons musicaux traditionnels. Ici encore, Mozart semble fort peu serein quant à l’avenir promis à la descendance d’Abraham. Manque de sérénité mis davantage en relief, voire préparé depuis le début du Domine Jesu.