Offenbach, un engagement social anti libertin…..

Une discographie de référence….

 

Une interprétation musicale absolument parfaite, des voix irréprochables, des acteurs de haut niveau, une mise en scène rien moins que géniale ! La coopération entre Laurent Pelly (mise en scène) et l’Opéra de Lyon a transcendé toutes les difficultés, réussi toutes les alliances, jusqu’aux plus fins détails. De fait, il est fréquent qu’une mise en scène admirable masque une interprétation musicale bâclée. Ici il n’en est rien, la musique menée avec précision par Sébastien Rouland ne laisse rien au hasard. Le jeu est à la fois fin, précis et d’une grande présence sans jamais déborder ni couvrir les voix. La diction de l’orchestre, comme celle du chœur ou des solistes est à la fois rigoureuse et claire, très distincte et précise. Aucune de ces fréquentes difficultés d’élocution qui alourdissent la légèreté « offenbachienne », aucune de ces bouffonneries qui travestissent les caricatures du compositeur. Laurent Pelly a réussi l’équilibre le plus fin entre la modernité la plus actuelle et les traits si traditionnellement « Offenbach ».

 

Il n’est de fait pas évident au premier abord de faire d’un grand classique une mise en scène actualisée. Le vulgaire ou l’anachronisme sont malheureusement souvent le corollaire d’une actualisation scénique. Certes l’atemporalité de la Vie parisienne favorise une telle entreprise et il est vrai que la société viciée que décrit Offenbach n’est pas réservée à ce XIXe siècle bourgeois que le compositeur voulait dénoncer. Mais c’est avec à propos que Laurent Pelly transpose dans le monde d’aujourd’hui le décor. Mille détails discrets ou éclatants renforcent le comique, sans faire violence à l’intégrité de l’œuvre originale.

Les multiples insertions dans la partie récitée sont autant d’allusions à nos référents (lois anti-tabac, les bagages sans surveillance) qui dès les premières scènes permettent au spectateur d’aujourd’hui de s’approprier le spectacle et, de ce fait, de recevoir le message d’Offenbach non pas comme une thématique passée, mais au contraire de se laisser interpeller aujourd’hui encore par ce message venu d’un autre temps. Les costumes sont bien d’aujourd’hui, simplement d’aujourd’hui sans aucune caricature, les danses sont également celle des jeunes de notre temps. Mais là réside une des forces de cette mise en scène, les danses d’aujourd’hui semblent celles-là-mêmes d’Offenbach. La société n’est à aucun moment celle de ce monde rigoriste bourgeois du XIXe siècle. Nous sommes bien au XXIe siècle, comme si la pièce venait d’être écrite pour nous. Les notables d’hier ont gardé leur nom à particule mais ont revêtu l’habit de la jet set ou du bourgeois aisé moderne. Les jeunes, Raoul (tenu par l’excellent Jean Sébastien Bou) et Bobinet (par le non moins excellent Marc Calahan) sont les jeunes d’aujourd’hui et Gondremark pourrait être un gros industriel suédois ! Dans cette saisissante transposition, tous les acteurs, sans exception, sont à leur aise. Les rôles sont tenus à la perfection. Le grotesque est actualisé, les sentiments exprimés par les uns et les autres sont tellement vécus qu’ils soulignent à merveille les multiples facettes du message. C’est bien en prenant les travers d’aujourd’hui que l’on pouvait le mieux respecter l’intention caricaturale du compositeur, dans de jeu de scène qui relevait indistinctement du ballet et du théâtre, au point que les déplacements conservaient (même en l’absence de musique) la grâce et la régularité du ballet, une sorte de prose versifiée. Il n’est pas jusqu’aux choristes campant les badauds du train qui n’aient reçu chacun sa personnalité propre, chacun jouant non pas comme un perdu dans la masse, mais comme un rôle unique.

Paris, ville de rêves et de fantasmes de tout le XIXème siècle. Ville de la culture, de l’Art, mais aussi des frasques et comédies. Paris la grandiose attire le monde entier, la vie parisienne est un art de vivre, une carte de visite, une destination touristique. Il faut être allé à paris, il faut avoir vécu la vie parisienne quand on est un bourgeois ou un aristocrate fortuné. On va s’y cultiver, on va s’y déniaiser, fut-ce tardivement comme le baron de Gondremark.

 

Gondremark est un riche baron suédois, accusant la cinquantaine. L’opéra bouffe d’Offenbach créé en 1866 turne autour de lui. Il en est à lui seul l’argument : les vices dégradent l’homme. Car la vie parisienne d’Offenbach n’est en rien une provocation libertine, ni une promotion du vice, une exaltation des pulsions. Bien au contraire, c’est une dénonciation virulente de l’hypocrisie de la bourgeoisie parisienne. Une bourgeoisie qui joue double jeu où l’honnête homme le jour devient volage la nuit.

 

Mais c’est sans doute le jeu différencié des personnages principaux qui met le mieux en évidence les vices, plus encore la distinction entre eux. En effet sous un nom générique, la luxure et le mensonge ne sont pas uniformes et l’étonnement du jeune Raoul de Gardefeu face à la perversité du baron de Gondremark le montre bien. Fine psychologie d’Offenbach et des librettistes Henri Meilhac et  Ludovic Halévy qui vont jusqu’à la source et la forme de chaque vice.

On peut noter, de fait, au moins trois niveaux ou trois formes du vice dans cette vie parisienne. La plus explicite est celle du baron ; un vice pervers et absolument égoïste et sensuel, issu d’une longue frustration et d’une éducation tabou de la sexualité. Le baron vient chercher à Paris le défoulement jouissif de décennies de fantasmes entassés sous les tabous.

Vient ensuite celle des deux jeunes hommes ; vice de la jeunesse, sans doute moins hypocrite que ceux du baron, mais dont l’origine repose non pas sur une frustration, mais plutôt sur un vide existentiel que leur frivolité n’a pas réussi à combler. S’il n’y a pas chez le baron l’ombre d’une considération pour les femmes dont il veut profiter, il n’en est pas de même pour les deux garçons qui au fond cherchent, même maladroitement, à aimer.

Troisième forme de vice, celle des femmes qui répondent aux avances du baron ou des jeunes amis. Ici c’est la frivolité ou la sensualité qui sont présentées, avec un amalgame entre désir, amour et jouissance, témoin de la complexité des sentiments humains. D’ailleurs, comme un dieu punissant les vices, le traitement réservé par Offenbach aux différents acteurs n’est pas égal et tient compte d’une certaine intention.

 Le trouble du vice féminin est rétribué par une récompense ! Toutes les femmes trouvent l’amour de celui qu’elles aiment. La baronne innocente récupère un mari que la mise en scène a peu à peu déconfit, et certainement moins orgueilleux. Métella se rend compte qu’au milieu de sa vie frivole et légère, elle a failli perdre celui qu’elle se découvre aimer au-delà du simple attrait physique qui était le leur au début.

La gantière, courtisée et vendue dans d’autres rôles, sans pour autant se laisser abuser, trouve l’homme de sa vie, dans des amours simples. L’enjeu de cette superficialité n’est autre que de souligner qu’en matière de mœurs tout n’est pas blanc ou noir et que, parce que l’âme humaine est d’une extrême complexité, l’homme peut s’abuser lui-même sur l’objet réel de son bonheur. Les facéties sensuelles se révèlent un artifice incapable de combler le désir d’un cœur qui cherche, et surtout incapable de se substituer à l’amour d’une personne.

Les garçons, quant à eux, sont en fait punis dès le début par la double trahison de Métella et décident alors de fuir dans une autre forme de vice toujours sensuel, mais incluant l’esprit.

C’est la remarque introductive de Bobinet. Gardefeu, peut-être le plus amoureux des deux garçons, se réfugie à corps perdu dans la quête d’une autre femme qu’il tente de séduire maladroitement. Réduit à l’état de domestique, il s’humilie pour une illusion frivole qu’il ne rejoindra jamais.

Face à l’amour déclaré de Métella, il abandonnera l’illusion pour la vérité de l’amour humain. Quant à Gondremark, Offenbach se plaît à souligner l’aveuglement des sens et de la raison, possédé qu’il est par son vice, comme l’illustre à merveille la mise en scène du troisième acte. Toutes les caricatures du vice de la mise en scène soulignent l’aspect bestial et déshumanisant de la dépendance du vice.

Ici l’humour côtoie le drame et la musique joue à plein son rôle suggestif, traduisant en burlesque les troubles de l’esprit, comme expulsant de l’imagination les fantasmes, les plus cachés que même l’éboueur préfère enfouir au plus profond des ordures de la ville. Hypocrisie qu’Offenbach dénonce à plusieurs reprises, soulignant outre le mensonge, le contraste entre une beauté de façade et la laideur du vice caché, sans pour autant tomber dans le manichéisme facile. N’est-ce pas ce qu’illustre la conscience de Gardefeu refusant de pousser l’hypocrisie jusqu’à se faire payer par celui à qui il veut ravir la femme ?