Noël, une histoire en musique

À La crèche accourons tous !

 

 

            Composer une musique de  Noël est un véritable défi ! Qui le croirait ? Noël, c’est si simple, si émouvant, si joyeux, si festif, si familial, si attendrissant. Mais à y bien réfléchir, c’est aussi tellement grandiose, tellement unique, tellement identitaire, tellement sensible ! Chaque année le temps de Noël nous replonge, comme par enchantement, dans la même ambiance incomparablement paisible et heureuse. Ne trouvons-nous pas que s’il est un jour, pardon, une nuit dans l’année où personne n’a le droit de souffrir, c’est bien cette froide et obscure nuit du 24 décembre ? Comme si tout allait changer, comme si tout était possible, comme si tout l’univers semblait suspendre sa course ; comme si le temps s’était arrêté, comme si le temps pouvait enfin s’arrêter pour permettre à l’humanité toute entière de vivre pour l’éternité cet instant de sublime douceur.

            Et bien, voilà le défi d’un concert de Noël, rendre par la musique tous ces contrastes, installés dans l’éternité, suspendre le temps entre la fragilité de l’enfant à naître et la gloire majestueuse de ce même enfant. Car n’est-ce pas la mission de ce divin enfant que de suspendre le temps, en faisant entrer dans le temps, son éternité ? Comment une telle impossibilité physique s’est-elle opérée ? Comment se fait-il, pour parodier sainte Élisabeth, que le Seigneur vienne à nous ? Pas seulement en esprit, dans la nuée d’Élie ou de Moïse, mais en chair et en os, épousant la faiblesse humaine, pour lui donner cette incroyable dignité. Car qu’est Noël sinon la venue de celui qu’on appelle Emmanuel, « Dieu avec nous », la venue même de Dieu désormais parmi nous ? Mais que signifie cette venue ? Comment Dieu infini, peut-il pénétrer le fini qu’est la Création ? Et pourquoi pénétrer cette finitude en revêtant l’humanité ? Pourquoi ne pas prendre les traits d’un autres être créé, sinon parce que cette Incarnation est avant tout destinée à toute la création ? En revêtant les traits de l’homme, sommet de la Création, intendant de cette création, Emmanuel vient pour tous les êtres créés. Aussi, de Noël ne peuvent être exclus le règne animal, le monde  végétal, ni même ces êtres inanimés que sont les minéraux. D’ailleurs ne les retrouvons-nous pas tous se diriger vers la crèche, le bœuf et l’âne, les parfums extraits de plantes et d’aromates, et l’or, le plus précieux des êtres inanimés ? Mais les Anges, créatures célestes, ne sont-ils pas, eux aussi, présents, eux qui faisaient raisonner leurs trompettes dans la plaine de Bethléem ? Toute la création est accourue à la crèche, pleine d’une joie indescriptible, attirée par le désir profond et intime de voir ce qui pouvait bien être la source d’une telle joie. À la fougue de la joie de l’annonce du mystère incompréhensible a succédé la joie paisible en face de cette source si douce et fragile, devant laquelle tous se sont tus et agenouillés, avant de repartir sereins, chantant la gloire de Dieu par toutes les nations parce qu’en effet ce soir-là quelque chose dans le monde a changé.

            Mais qu’est ce qui a changé ? Pourquoi le cosmos entier s’est-il réjoui ce soir-là, il y a deux mille ans, et se réjouit-il encore, même inconsciemment aujourd’hui, de cette sérénité de Noël ? Jules Massenet nous l’explique en remontant le temps. Dans un oratorio peu connu, mais qui pourtant commence à être à nouveau redonné, Ève, le compositeur nous donne sa clef de lecture. Il faut toutefois, pour bien la comprendre le resituer dans l’ensemble de l’œuvre de Massenet.

Du compositeur, nous connaissons tous la célèbre Méditation de Thaïs,  mais nous connaissons mal son œuvre religieuse, et donc sa spiritualité. Alors, si vous le voulez bien, partons de la célèbre Thaïs. Il ne faudrait pas se tromper et voir, dans ce qui est l’une des plus grande œuvres du maître stéphanois, un dégoulinant sulpicien, comme on l’a parfois dit. Comme la plupart des compositeurs de ce temps, il s’intéresse aux passions profondes qui animent l’âme humaine. Ses thèmes d’opéra le montrent. N’a-t-il pas mis en scène Werther, source inépuisable du romantisme allemand ?  Auteur spirituel s’il en est, on le présente parfois comme héritier de Gounod. Mais son angle d’approche est différent. De Goethe, c’est Werther que Massenet met en musique, et non Faust, comme le fit Gounod. Autour du Christ, c’est Marie et Marie-Madeleine qu’il regarde, et non le Christ, comme le fait Gounod dans Rédemption. Si les tiraillements des passions intéressent le Stéphanois, c’est parce qu’elles sont un combat pour la paix intérieure. Les chemins qui y conduisent sont multiples, mais ils sont tous torturés. Celui de Manon Lescaut n’est pas plus reposant que celui de Thaïs. Mais avec Thaïs, nous abordons les rivages extrêmes de l’extase. Le combat de Thaïs se révèle en miroir dans celui du moine Athanaël. Du vice à la vertu et de la vertu au vice, rien n’est jamais acquis que dans la mort. Thaïs fait le chemin de saint Augustin. Découvrant plus grand et plus profond que sa beauté fugitive de courtisane, elle entreprend un long chemin de conversion, qui la conduit d’elle-même à Dieu. Le cénobite parcourt le chemin inverse, celui que l’ange de l’Apocalypse reproche aux Églises d’Asie, il va de Dieu à lui-même. Se recroquevillant égoïstement sur son propre plaisir, il se laisse dominer par sa passion. À la mort de Thaïs son désir devenant inaccessible, il sombre davantage dans l’égocentrisme qui le tue en le coupant de l’éternité, car il devient jaloux de l’amour que cette femme qu’il désirait vouait à Dieu.

            Alors
que certains critiques modernes y voient l’effet du fanatisme religieux, pourquoi ne pas plutôt regarder les deux sens de l’amour ? L’amour faux qui capte l’autre pour son bien propre, et l’Amour vrai qui ne vit plus que pour l’être aimé. Ce chemin vers l’amour vrai, dont l’épreuve de Manon et du chevalier des Grieux est l’orfèvre, se trouve ici bipolarisé, comme pour renforcer la profondeur de sa vérité, de sa radicalité et de son exigence. Scellé éternellement dans la mort des deux amants, il est ici divinisé par l’extase mortelle de Thaïs, tandis que son contraire, l’amour intéressé et égoïste, est stigmatisé par la déchéance du moine. Inconvenance religieuse ? Sujet choquant ? Moine ou religieuse, on ne peut nier que, comme tout combat passionnel, il s’agit d’un choix amoureux. C’est bien ce que rappelle Massenet de façon saillante. Ce n’est pas Dieu que le moine aimait le plus, mais lui-même. Ce n’est pas elle-même que Thaïs a choisi, mais Dieu. La conversion en miroir des deux personnages révèle que l’amour vrai est toujours désintéressé, mais aussi qu’il se construit pas à pas, qu’il est un don chaque jour renouvelé. Il n’y a donc pas lieu de crier au scandale du fanatisme ou de la perversion moderniste. Thaïs est l’opéra qui met en scène la progressive éclosion de l’amour vrai, mais aussi sa fragilité.

            Enfin, Thaïs répond, s’il est besoin, à ceux qui ont vu, dans l’oratorio Ève, une œuvre misogyne. Et j’y reviendrai. Car c’est bien la femme qui a part au salut éternel. C’est elle qui est véritablement vertueuse. Naturellement après la trilogie Ève, La Vierge et Marie-Madeleine, Thaïs trouverait sa place. Peut-être même Thaïs résume-t-elle en une seule femme ces trois femmes. Ève qui inaugure la vie du monde par le péché, la Vierge par qui et en qui éclot la rédemption et la Magdeleine, désormais passionnément amoureuse de celui qu’elle a d’abord méprisé. Le moine, faux prophète, mauvais berger, reste incapable de s’ouvrir parce qu’incapable d’aimer. C’est là sa damnation.

            Voilà donc la spiritualité de Massenet, une spiritualité de l’amour comme don. Dans son oratorio Ève, il plante un amusant et candide décor. La nature guillerette, comme le souligne le rythme scandé de la mélodie, accourt de toutes parts pour voir et surtout admirer, celle qui provoquera l’exaltation d’Adam, son vis-à-vis, sa moitié, sa femme. En effet, si l’homme est institué intendant de la Création, c’est bien la création qui assiste émerveillée à la création et à la naissance de la femme. Nouveauté incroyable dans l’univers de l’époque, l’homme n’est plus seul. C’est cette joie dont toute la Création explose, et que Massenet met en musique de façon triomphale, comme un écho des montagnes. De toutes parts la Création se réjouit de la naissance de la femme, parce que cette femme, joie de l’homme, met en l’homme de façon visible au grand jour quelque chose d’essentiel que la Création chante : l’amour. Un amour qui est donné à l’homme.   

            Mais Massenet, en fin théologien ou en grand humaniste, a vite fait de cerner, par une musique insidieuse et mesquine, la confusion qu’introduit le serpent dans l’esprit de la femme.  Femme créée, comme l’homme, pour l’amour, c’est sur ce désir fondamental que le serpent va la tromper par ces fausses paroles que Massenet lui prête : « Voici l’arbre de la science dont l’amour est le fruit ». Désormais l’amour n’est plus le fruit de ce don réciproque entre l’homme et la femme, l’amour est le fruit de cet arbre de la connaissance. Fracture originelle entre l’homme et la femme désormais défiants, entre la création et l’homme, sur qui repose un malentendu. L’entente originelle et l’harmonie sont rompues. L’homme confond aimer et jouir, donner et capitaliser. Et pourtant, en quittant le paradis, le couple originel chante ce magnifique duo : « Aimons-nous – Aimer c’est vivre ». La déchéance originelle n’a pas effacé totalement cette aspiration fondamentale en l’homme : aimer c’est vivre. Combien les psychologues d’aujourd’hui pourraient confirmer cette vérité première !

            Voilà donc l’état de toute la Création, après cette confusion des origines et ce péché fondamental qui a détourné l’homme de son propre bonheur, l’amour véritable, au profit de plaisirs compensatoires illusoires, l’argent, la débauches et l’ensemble des péchés qui sont, toujours et avant tout, une rupture vis-à-vis de l’amour, et de l’amour de Dieu en particulier.

            Alors l’homme s’est trouvé dans une dramatique impasse, celle que Saint-Saëns met magnifiquement en musique dans son Oratorio de Noël. L’homme désire du plus profond de lui-même cet amour qui fait vivre, comme l’ouverture champêtre et paisible nous le rappelle. Mais, en même temps, il ne connaît plus Dieu, il en est distant et il en a terriblement peur. Ce que soulignent l’angoisse des violons et les cris anxieux du Quare fremuerunt gentes. Dans une musique tendue, nerveuse et extrêmement vive, Camille Saint-Saëns déverse toute l’angoisse de l’humanité quant à son devenir, et sa soif terrible de paix. Comme nous l’avions évoqué dans cette revue en décembre dernier, cet oratorio si riche nous ouvre au sens le plus ultime de Noël, car même la tonalité du jugement n’est pas une tonalité dramatique ou grandiose, mais celle de l’espérance et de l’amour serein. C’est bien à cela qu’ouvre cette nuit de Noël, une espérance sereine, car c’est au poids de l’amour que les âmes seront jugées. Pas de terreur pour qui aime Dieu et espère en Lui. Saint Jean et saint Paul ne disent pas autre chose.

 

La joie est alors à son comble et rejoint la terre entière, les gens les plus simples. C’est ce que nous rappelle Saint-Saëns, en laissant Bach de côté, pour conclure son œuvre par des mélodies inspirées des vieux noëls français. C’est par cette simple ferveur populaire que Saint-Saëns ouvre, plus qu’il ne conclut, son oratorio en forme de louange, d’action de grâces pour l’œuvre de Création divine, dont l’Incarnation est une nouvelle étape.

 

C’est cette nouvelle étape qui de génération en génération est objet de la louange unanime des peuples, comme dit le psalmiste, et que les compositeurs ont célébrée à travers le temps sous de multiples formes comme ce très connu et très enlevé Te Deum (« À toi notre Dieu la louange ») de Charpentier, ou d’une toute autre manière comme le fit Hector Berlioz. Le Dauphinois, pourtant peu porté sur la chose religieuse, composa une ravissante Enfance du Christ, sur la Légende dorée de Chrétien de Troie. Berlioz nous place dans un tout autre univers. Si Saint-Saëns considérait la nativité du point de vue de Dieu et des anges, comme une liturgie céleste, le grand Hector, lui, nous invite à la regarder comme des enfants – c’est du reste un oratorio écrit pour ses nièces. Enfants perturbés parfois tout de même, quand nous assistons aux troubles angoissés d’Hérode, mais enfants attendris, lorsque, avec les bergers nous accueillons ce petit d’homme, ou plus encore lorsque, émus avec eux, nous lui faisons nos adieux au moment de la fuite en Égypte.

Noël c’est bien tout ça ! Un Dieu transcendant et omnipotent, celui du Quare ou du Te Deum, un Dieu fragile et humble, celui de l’adieu à la sainte Famille. Mais c’est aussi l’histoire d’un homme créé pour l’amour et privé de cet amour depuis la faute originelle. Une privation si douloureuse que, lorsque l’amour vient, ce soir de Noël, à sa rencontre, il ne le reconnaît pas et le pourchasse pour l’exterminer, le conduisant à fuir en Égypte, comme jadis Joseph, trahi par ses frères. C’est enfin l’histoire d’une rencontre qui va bouleverser l’univers et la vie de l’homme en particulier, comme nous l’explique Saint-Saëns dans cette page si sereinement magnifique du gloria, qui suit juste le Quare. Entre puissance et fragilité, majesté et humilité, entre le bœuf et l’âne gris, nous voici invités par Claude d’Aquin à accourir à la crèche, nous les hommes, mais aussi les animaux, les plantes et bien entendu les anges pour former ce chœur unanime à la louange de Dieu. Et à y bien réfléchir, cette paix de Noël ne serait-elle pas précisément cette louange unanime de la Création tournée vers celui qui est était et qui vient, Emmanuel, Dieu parmi nous ?