Mendelssohn et Schumann

Les Amis de Paris

Programme réalisé par Cyril Brun pour l'opéra Royal de Wallonie

 

Félix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847)

La belle Mélusine, ouverture en fa majeur op. 32

Création à Londres le 7 avril 1834.

 

            Avec Mer calme et heureux voyage et Les Hébrides, La Belle Mélusine fait partie du trio des ouvertures dites aquatiques de Mendelssohn. Wagner saura se souvenir de cette impression ondoyante dans ses opéras. Comme son ami Schumann, compositeur malheureux en opéra, Mendelssohn sera en revanche un maître en matière d’ouverture et de musique de scène.  Si l’un comme l’autre ont toute leur vie attendu en vain la consécration lyrique de l’opéra, Mendelssohn outre le révélateur de la Mattheus Passion est aussi connu comme le génie du Songe d’une nuit d’été. Ses trois grands succès en matière d’ouverture (le Songe, Les Hébrides et La Belle Méliusine) que lui-même, si avar en publication voulut éditer en une même trilogie, sont pour Schumann, « les trois grâces ». Achevée en 1833, créée par Moscheles à Londres en avril 1834 elle porte le titre initial de « Mélusine, l’ondine et le chevalier ». Mendelssohn la créera à Düsseldorf avant de remanier la partition plusieurs fois pour finalement la créer dans son fief de Leipzig en 1835.  A la foi princesse et fée Mélusine est un personnage légendaire des contes poitevins. Issu d’un conte de Tieck. Le thème ne fut pas retenu par Beethoven. C’est Conradin Kreutzer qui en fit un opéra. L’ayant vu Mendelssohn se prit à en faire un conte sans parole autour de trois thèmes. Le thème aquatique en fa majeur (« Une figure de vague tout à fait magique » selon Schumann), le thème de Mélusine en la bémol Majeur et enfin le thème en fa mineur de Lusignan. On reconnaîtra sans peine le thème qui inspira le motif fluvial de l’Or du Rhin de Wagner qui pour critiquer le passéisme de Mendelssohn ne le pillera pas moins régulièrement. En prêtant un peu plus l’oreille quelque chose du Shéhérazade de Rimski-Korsakoff est aussi nettement perceptible. Sans parvenir à se rejoindre, les deux mondes aquatiques et terrestres se sépareront, l’ondine se retirant avec les eaux. Mendelssohn meurt prématurément le 4 novembre 1847. Malgré sa douleur et son état de faiblesse Schumann vendra aux obsèques depuis Dresde avec Clara, aux côtés de Moscheles, David ou encore le jeune Joachim. Le 11 novembre, le Gewandhaus, l’orchestre de celui qui fut un des plus grands maestro de son temps, outre le Paulus et le cantique de Siméon composé pour la mort de sa sœur « Seigneur tu peux maintenant laisser ton serviteur s’en aller… », interpréta également cette Belle Mélusine.

 

 

Concerto n°2 pour piano et orchestre en ré mineur op. 40

Création à Leipzig le 19 octobre 1837 par le compositeur au piano.

 

            Considéré par le critique Schumann comme entrant « dans la catégorie des œuvres les moins profondes » de Mendelssohn  et loin d’égaler le concerto en ré mineur de Mozart, ce concerto est souvent jugé sévèrement encore aujourd’hui. Clara Schumann, interprète privilégiée du maître de Leipzig le jouait pourtant volontiers. Souhaitant toutefois atténuer la remarque à l’encontre de son ami (qui ne supportait pas la critique) Schumann compare l’interprète à Mozart dont il voit en Mendelssohn la réincarnation. «  J’ai souvent pensé à part moi que Mozart devait jouer comme ça. » S’il est vrai que la facture de l’œuvre très classique semble bien simple à plus d’un endroit, elle n’en est pas moins fort expressive et suppose un pianiste véritablement romantique capable de donner vie à l’intense Allegro appassionato initial, de subjuguer la ferveur de l’Adagio qui n’a rien a envier à Paulus et de se transporter avec toute la fièvre que recèle le Presto. Tout commence dans un lent soupir exhalé du silence qui se déploie en une respiration de plus en plus haletante, jusqu’au tutti scandé où l’orchestre et le piano alternent sur des variations du thème avant une retombée soupirante qui renvoie à la respiration initiale. Puis les violons reprennent une variation legato du thème, presqu’insouciante et enfantine. L’omniprésence du thème unique modulé diversement constitue toute la tension dramatique qui après une nouvelle intervention guillerette des violons se mue dans leurs graves pilonnés, laissant au piano libre court pour exprimer toute la douceur perlée de la partition s’égrenant sans rupture vers l’adagio aux accents très mozartiens. Un subtil solo soutenu par de doux cors fait la part belle au pianiste mais exige une vraie finesse de l’orchestre pour ne pas heurter la ferveur du soliste. Dénouement vivace en forme d’invitation de nouveau guillerette des violons. On reste malgré tout il est vrai très loin des grandes œuvres du maître.

 

Robert Schumann (1810-1856)

Introduction et Allegro Appassionato en sol majeur op. 92

 

 

            1849, Mendelssohn est mort d’épuisement depuis près de deux ans maintenant et c’est l’année la plus féconde de Schumann. Après les festivités du centenaire de  Goethe, le saxon, alors à Dresde entretient de bons rapports avec les solistes de l’orchestre ce qui semble l’inciter à explorer de nouveaux genres. Dans la série des concertstück, il compose une originale partition pour piano et orchestre, l’Introduction et Allegro Appassionato qui bien qu’appréciée semble incomprise du public. Deux mouvements enchaînés en un seul tendus vers une même conclusion. Si Mendelssohn appréciait l’unicité cyclique des œuvres, Schumann aime les œuvres avec une trajectoire. Les exégètes ont souvent soulignés la rare beauté mélodique brisée par un Allegro trop ferme, opposant les deux mouvements qui pourtant forment un tout uni et unique. Comment sans cela comprendre l’incongru appel de trompettes de l’Introduction ? Tout se tisse autour et à partir du piano. Douce et sereine ouverture du soliste qui pourtant n’en semble pas un au départ. Son expressivité s’entrelace dans celle de l’harmonie puis des cordes. Sérénité un rien plaintive dramatisée par cet appel de trompette inattendu comme l’appréhension d’un drame à venir et auquel les cordes semblent se résigner. Plus que soliste, le piano forme le corps du mouvement avant de devenir de plus en plus concertant, se distinguant de l’orchestre, ce dernier servant non plus son propre chant, mais celui du piano. Désormais le piano et l’orchestre qui en émane est seul pour aborder les trompettes retentissantes qui ouvrent sans interruption l’Allegro. Présentes dans l’Introduction comme une prémonition les trompettes sont désormais l’interlocuteur privilégié du pianiste, l’orchestre se contentant de déployer les motifs énoncés par les cuivres ou d’épouser le jeu du piano ou encore d’évoquer des réminiscences de l’Introduction, tandis que piano et trompettes tendent inexorablement vers l’avant, dans cette tension si schumannienne du lointain et de l’à vernir. Puis, comme les violons semblaient résignés dans le premier mouvement, le piano semble atteint par la force des trompettes, se calme un temps pour s’élancer de nouveau, avant de s’effacer devant la sérénité de l’orchestre qui finit par se laisser gagner à son tour par la fougue des trompettes avant d’exploser dans un tutti tendu vers l’avant malgré une reprise discrète du dialogue bipolaire pour un final conclusif, point de tension de toute l’œuvre. Admirable dialogue comme si Raro laissait Florestan et Eusebius s’affronter, comme au temps de sa célèbre revue musicale, le tout avec l’inégalable poésie de celui qui n’a jamais oubliés ses premiers amours littéraires.

 

Symphonie n°2 en Ut majeur

Création à Leipzig le 5 novembre 1846.

 

            Ut comme Clara (C=ut), cette « Clara symphonie » ne pouvait qu’être grandiose, un extraordinaire florilège des plus grandes influences. Elle ne pouvait qu’être crée par Mendelssohn si proche du couple Schumann et particulièrement de Clara, son interprète favorite. A proprement parler ce n’est pas le seconde, mais la symphonie en ré mineur ne sera éditée que plus tard devenant la quatrième, tandis que cette symphonie en ut majeur réutilisera les matériaux d’une symphonie en ut mineur avortée et que Schumann voulait pour rendre hommage à Jean Paul disparu quelques années auparavant. Forte présence des trompettes, en échos à la cinquième de Beethoven, mais aussi pour utiliser ses hallucinations auditives de trompettes en ut. C’est un succès immédiat après une rapide correction et la critique salue une œuvre ayant égalé Beethoven dans sa Cinquième. Si Beethoven est incontestablement présent, Schubert dont Mendelssohn et lui ont révélé la Grande symphonie, également en ut est aussi aux côtés du vénéré maître de Bonn. Tous ceux qui sont chers à Schumann sont réunis ici. Jean Paul par les bribes de la symphonie en ut mineur, Beethoven outre la cinquième s’entrelace avec la lointaine Bien aimée, Mendelssohn que l’on ressent dans le scherzo, Bach peut être sur l’adagio si proche de la sonate l’offrande musicale ou encore la sixième fugue sur le nom de Bach. Mais aussi le Mozart de la flûte enchanté ou encore Goeth par cette échappée vers la lumière auquel l’artiste est obligé et qui soutend si fortement la Cinquième. «  C’est seulement dans la dernière partie que je me sentis renaître ; et de fait une fois l’œuvre achevée je me suis senti mieux. » Et pourtant, Schumann fut déçu par son ami Félix. Dure relation qui ne fut jamais vraiment à double sens. Le peu d’intérêt que Mendelssohn manifesta à cette symphonie était révélateur de la distance qu’avaient prise les deux hommes et qui sans doute compta dans la décision de Schumann de quitter Leipzig, la ville où les deux compères ont tant œuvrés, pour Dresde. Au final bien que sincèrement convaincu de leur valeur réciproque trop de choses séparaient les deux hommes. Leur rencontre fut celle de deux géants, mais à la grande douleur de Schumann pas celles de deux âmes comme elle aurait pu l’être entre Félix et Clara, comme elle le fut entre Clara et Robert. Robert avait déjà en lui son double qui le hantait et à qui il donna vie plus d’une fois dans sa musique comme dans son journal. Or Félix n’était ni Florestan ni Eusebius. Mais malgré le peu de conviction de Mendelssohn la deuxième symphonie fut un des plus grands triomphe de Schumann.