Le Noël de saint Saens

Oratorio de Noël de Camille Saint-Saëns.

 

 

 

            Camille Saint-Saëns n’a que 23 ans quand il compose cet oratorio, en 1858. Homme religieux, organiste, les pièces spirituelles tiennent une grande place dans la vie et l’œuvre de ce Normand du XIXe siècle. Reconnu par tous ses pairs comme un génie de l’orchestration (notamment pour l’oratorio Samson et Dalila), il fut peut-être aussi l’une des plus grandes cultures musicologiques de son temps.

 

            La forme appelée « oratorio » diffère de l’opéra en ce sens qu’il n’y a pas de représentation scénique et que la partie du récitatif est plus développée. Les grands airs sont souvent plus sobres que les Airs d’opéra. Il se rapproche de ce que l’on appelle la  « cantate », mais il est plus organisé que la cantate et comporte une introduction musicale (le prélude). C’est un genre à part servant souvent les thèmes religieux, mais pas exclusivement.

 

 

            Camille Saint-Saëns, compose donc un oratorio pour Noël en précisant sur la partition du prélude : « dans le style de Bach. » Dans le style de Bach, cela signifie des formes musicales et rythmiques baroques, mais aussi toute une symbolique chiffrée de haute portée spirituelle.

            Le Prélude ouvre alors un récitatif repris par le chœur dit pastores errant. Nous sommes dans la nuit de Noël,  la plaine de Bethléem résonne alors du gloria in excelsis des anges, aussi assourdissant qu’envoûtant, enveloppant d’une nuée glorieuse les bergers qui sont là. La voix des anges résonne de toutes parts comme autant d’échos jaillissant de la nuit. Les éclats du gloria rythment tout autant le chant des anges que le mouvement des bergers rassemblant le troupeau, pour partir dans la paix qui suit, à la rencontre de cet événement si inattendu. La tonalité est LA Majeur, tonalité de la confiance en Dieu.

 

            Vient alors le fameux  Quare fremuerunt. À cette époque, la vision de Dieu qu’a Saint-Saëns n’est pas encore celle de la maturité. Elle oscille entre la terreur des modernistes, la confiance en la miséricorde d’un Haydn, ou l’amour incarné d’un Beethoven. Ce Quare fremuerunt qui porte une lourde question est pourtant allégée par l’introduction instrumentale presque bucolique, faite de doubles croches. Mais surtout ce Quare inquiétant qui finit comme essoufflé sur un pianissimo à l’unisson, s’ouvre sur le gloria Patri si doux, dans cette tonalité de SI bémol Majeur, celle de l’amour serein et de l’espérance d’un monde meilleur. En choisissant cette tonalité Saint-Saëns veut mettre l’accent sur la mission du Christ, celle d’ouvrir un monde nouveau vers lequel toute la partition, et donc toute l’humanité, est tendue. Ce n’est pas le Do majeur des entrées glorieuses à la Lully. Ce gloria ouvre trente-six mesures qui seront conclues par l’orgue sur un point d’orgue, une note tenue hors du tempo, hors du temps. Mais cette note ultime, infinie, porte une valeur de quatre, sur un accord de tierce et de quarte : 3 et 4, les deux chiffres du Christ (3 pour sa nature humaine et 4 pour sa nature divine). Note finale sur un accord de si bémol, pour affirmer que l’espérance est cet amour serein que le Christ vient apporter ce soir de Noël. 36 mesures entre le début de ce gloria et la montée finale. 36 : 12X3 : les 12 vieillards, les 12 tribus, les 12 apôtres. Nous sommes là à la fin des temps, au moment du jugement ultime. Mais notez que ce jugement n’est pas dans une tonalité dramatique ou grandiose, mais dans celle de l’espérance et de l’amour serein. C’est bien à cela qu’ouvre cette nuit de Noël, une espérance sereine, car c’est au poids de l’amour que les âmes seront jugées. Pas de terreur pour qui aime Dieu et espère en Lui. Saint Jean et saint Paul ne disent pas autre chose.

 

La joie est alors à son comble et rejoint la terre entière, les gens les plus simples. C’est ce que nous rappelle Saint-Saëns, en laissant Bach de côté pour conclure son œuvre par des mélodies inspirées des vieux noëls français. C’est par cette simple ferveur populaire que Saint-Saëns ouvre, plus qu’il ne conclut, son oratorio en forme de louange, d’action de grâce pour l’œuvre de Création divine dont l’Incarnation est une nouvelle étape.