Le Faust de Gounod

 

 « La préoccupation de l'effet n'est pas autre chose qu'un manque de foi dans la vérité, une poltronnerie de l'incrédulité.... Quand vous verrez un artiste inquiet de l'effet que fera son œuvre, tenez pour certain que ce qu'il aime n'est point son art, mais sa personne: c'est un glorieux!". "Les soirées parisiennes de 1883 ", d'Arnold Mortier, préface de Ch. Gounod

"Le public du théâtre est un dynamomètre: il n'a pas à connaître de la valeur d'une œuvre au point de vue du goût; il n'en mesure que la puissance passionnelle et le degré d'émotion, c'est-à-dire ce qui en fait proprement une œuvre dramatique, expression de ce qui se passe dans l'âme humaine personnelle ou collective. Il résulte de là que public et auteur sont réciproquement appelés à faire l'éducation artistique l'un de l'autre: le public, en étant pour l'auteur le critérium et la sanction du Vrai; l'auteur, en initiant le public aux éléments et aux conditions du Beau". Mémoires, Ch. Gounod

 

                Charles Gounod avait depuis longtemps l’idée d’écrire un Faust, tant il avait été fasciné par l’œuvre de Goethe découverte en 1838. Sans doute dès 1842 écrit-il quelques esquisses. Mais il faut attendre 1845 et sa rencontre avec le librettiste, Julien Barbier pour que le projet commence à se concrétiser. Si la première est donnée le 19 mars 1859, c’est après et avant plusieurs remaniements. L’œuvre était initialement plus longue. Elle fut amputée, notamment de la scène du Harz, tandis que sous la pression, notamment d’Ingres, il rajouta l’air si célèbre « Gloire immortelle de nos aïeux ». Plus tard, en 1860, il remplace le texte parlé par le récitatif que l’on connait. En 1863, il ajoute le célébrissime air de Valentin « Avant de quitter ces lieux » et en 1869, le ballet de la nuit de Walpurgis.

                Faust est à soi toute une histoire. Le Dc Johanne Faust est un personnage réel du XVIème siècle (1480- 1540), dont on ne sait pas grand-chose. Il est toutefois devenu l’image archétypale du savant ayant vendu son âme au diable pour pénétrer les secrets de la nature et jouir des plaisirs interdits. Ce sera d’une manière ou d’une autre la trame de tous les ‘Faust’ quel qu’en soit leur titre (Méphistophélès, la damnation de Faust, Faust et Marguerite, Faust Symphonie…) Car ce brave docteur inspira bien des artistes. Mais la source d’inspiration des compositeurs du XIX ème siècle fut l’œuvre de Goethe que ce soit dans sa première ou dans sa seconde version, moins tragique. On ne peut échapper à la mise en abyme d’au moins trois œuvres. Celle de Goethe, celle de Gounod et celle de Berlioz. Trois œuvres immenses qui connurent toutes trois un formidable succès, même si depuis quelques années, ce succès semble pâlir un peu.

                Pourquoi les mettre en perspectives ? Tout d’abord elles sont plus ou moins de la même époque, ce qui leur confère une certaine unité et donc permet une comparaison plus juste. Ensuite parce que les deux œuvres musicales sont toutes deux inspirées de la pièce allemande. Et pourtant, chacune tire de la légende une histoire et une ‘morale’ bien différente. Si l’on comprend bien pourquoi Goethe et Berlioz ont été fasciné par le personnage de Faust, qui leur ressemble par bien des aspects, on comprend plus difficilement la fascination de Gounod, d’un naturel plus posé. D’ailleurs, il y a bien deux Faust de Goethe, comme il y a deux Goethe, le jeune et celui que l’âge a rendu plus serein. De même, il y a deux Faust, celui de Berlioz, plus proche du jeune Goethe et celui de Gounod, plus proche de l’autre Goethe. Si Faust a fait couler beaucoup d’encre et déchaîné bien des imaginations, le Faust de Goethe n’est pas en reste. Stigmatisé, comme savant fou et damné par orgueil et luxure à l’extrême fin du Moyen Age, Faust devient le héros type du savant amoureux du savoir à la renaissance. Et de même, si Faust meurt dans la première pièce de Goethe, il survit dans la seconde. C’est que sa quête, qui justifie la damnation, n’est pas tout à fait la même et est plus noble dans la seconde. Pour Gounod, plus inspiré par le second Goethe, Marguerite est sauvé à la prière de Faust, alors que pour Berlioz, Marguerite est sauvée par la damnation de Faust.

                Pour Berlioz, le personnage central est bien Faust et son drame personnel. Faust est face à ses propres questions et ses troubles et assume les conséquences de ses actes en choisissant sa damnation pour libérer Marguerite qui n’est qu’un second rôle. Pour Gounod, le personnage principal n’est pas celui qui donne le titre à l’œuvre, mais Marguerite. Si elle n’apparait qu’au second Acte, toute l’intrigue est centrée sur elle, la jeune fille séduite, trompée, ensorcelée, infanticide condamnée et finalement damnée. Car que peut espérer une fille mère, infanticide ? A travers Marguerite, c’est toute l’histoire humaine que Gounod revisite. Femme abusée, trompée, envoutée, elle a bien entendu sa part d’acceptation dans ce qui la conduit au drame. Mais jusqu’à quelle point, une femme ensorcelée est-elle libre ? Combien de fois, sommes-nous, nous-mêmes, envouté au point de perdre notre liberté ? Où est finalement la faute de Marguerite ? Dans le manque de prudence vis-à-vis du couple infernal, Faust Méphistophélès. C’est ce manque de prudence qui l’a conduit à se laisser ensorceler, à consommer le fruit défendu et de déchéance en déchéance, au désespoir du meurtre.

                C’est bien parce qu’il reconnait que tout cela est sa faute que Faust veut la retrouver et réparer. Mais si pour Berlioz, le triomphe du diable est clair, puisqu’il échange une âme contre une autre, chez Gounod, ce n’est pas par la puissance du diable que Marguerite est sauvée, mais par la puissance du Christ ressuscité, comme le chante le chœur d’apothéose finale. C’est par sa prière (unie à celle de Marguerite) et donc son repentir que Faust obtient de Dieu le salut de Marguerite et non en se sacrifiant. Le pacte que Faust a fait avec Méphistophélès est signé au début de l’œuvre, non à la fin comme chez Berlioz. Ce que voulait Faust était pour lui, la jeunesse, pour notamment, posséder Marguerite. Que le repentir de Faust vis-à-vis de Marguerite sauve Faust ou non est une autre affaire qui ne concerne pas l’histoire de Marguerite. Marguerite, ici doit également son salut à sa prière, c’est-à-dire à son repentir. Ce n’est pas la première fois qu’on la voit se tourner vers Dieu.

                L’œuvre de Berlioz n’est pas un opéra, mais une légende dramatique. Celle de Gounod est résolument un opéra. Si l’orchestre est central chez Berlioz, les airs sont importants chez Gounod et cet opéra regorge d’airs célèbres.  Il nous plonge certes dans un univers mythique et surnaturel d’abord, puis mythologique au final, mais il s’inscrit dans le plus ordinaire quotidien des hommes. Une kermesse, des soldats qui partent et reviennent de la guerre, une vie de famille. D’ailleurs, dans l’œuvre de Goethe, c’est bien le chant des buveurs qui retient Faust désabusé. La vie humaine est ainsi faite qu’elle est entre deux mondes ! Celui de la terre bien concret et quotidien et celui de l’esprit tiraillé entre diverses puissances en vue de l’ultime victoire.  Et il est intéressant de voir que chez Goethe, la victoire de l’un ou de l’autre n’est pas acquise d’avance puisqu’il réécrit son œuvre. Tandis que chez Berlioz, la fin est inéluctable. Si pour Gounod, Faust semble avoir déjà perdu son combat dès le premier acte, Marguerite est bien celle pour qui rien n’est joué et c’est bien elle que Méphistophélès cherche à prendre. C’est donc bien à elle que le spectateur est invité à s’identifier dans ce combat pour l’ultime victoire. Combat résolument plein d’espérance puisque jusqu’à la dernière minute, le Christ peut l’emporter. Mais nous sommes également invités à nous identifier à Faust et ses tentations, ses désirs égoïstes qui conduisent marguerite à la mort. Ne sommes-nous pas également Méphistophélès lorsque nous tentons de capter les autres à notre profit, ou que nous sommes instruments du diable, par nos tromperies, nos manipulations et nos mensonges.

                En fait Faust, Marguerite et Méphistophélès, représentent dramatiquement trois faces de l’être humain. Trois faces peu glorieuses, ou fragiles auxquelles il ne faudrait pas oublier d’ajouter, celle bien pâle du jeune valentin, représentant tout de même l’honneur. En quelque sorte le chevalier blanc qui sommeille en nous, mais qui se trouve peut-être être le plus fragile et le plus absent. Il ne s’agit pas de faire de Faust une œuvre psychosomatique, mais cet opéra pourrait bien être une illustration du dialogue intérieur de chacun de nous face à la tentation, au désir. En même temps que ce dialogue intérieur, Gounod, comme Berlioz, nous en présente de façon complémentaire, les enjeux et les issues. Fatale et humaine pour Berlioz, ouvertes et divine pour Gounod.