Le mariage dans la Rome antique

Le mariage dans la Rome Antique

(note des experts du comité scientifique de l'IEPM)

 

 

« Ce qui pour le droit est primordial, c’est la division des sexes en tant que telle »

(Yan Thomas, « La division des sexes en droit romain », dans Histoire des femmes, t. 1 : L’Antiquité, Paris, Plon, 1991, p. 103-156)

 

La division des sexes : une norme juridique

 

Pour les Romains, la division des sexes et la reproduction sexuée ne sont pas seulement une évidence, un fait de nature, un présupposé naturel, mais une norme juridique obligatoire qui veut que tous les citoyens romains se divisent et se conjoignent en mares (sing. mas : mâle) et feminae (sing. femina : femelle, femme). La coniuctio ( ou coniugium ou congressio) maris et feminae fonde le lien social, c’est la norme fondatrice qui assure la reproduction de la société, la norme organisatrice de la différence et de la complémentarité du masculin et du féminin.

 

Une situation asymétrique

 

« L’union de l’homme et de la femme n’a pas d’appellation précise » (Aristote, Politique, 1253 b). Ceci n’est pas particulier à la Grèce, c’est un phénomène indo-européen (voir É.Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Éd. de Minuit, 1969)).

 

Le vocabulaire indo-européen dénote que, dans la conjugalité, la situation de l’homme et de la femme diffère, de même que les termes désignant leur parenté respective : pour l’homme les termes sont verbaux, ils indiquent une action, pour la femme les termes sont nominaux, ils indiquent que l’intéressée subit un changement d’état : l’homme épouse, la femme est épousée.

 

-          L’homme épouse quand il s’agit du mari, l’homme donne une jeune fille quand il s’agit du père

Vu sous cet angle le mariage est une affaire d’hommes, une transaction entre hommes qui unit deux familles, deux maisons, permet la circulation des femmes et des biens

Pour dire que l’homme « prend femme », les langues indo-européennes emploient des verbes qui signifient « conduire » et de façon plus précise « conduire une femme dans sa maison » : ainsi en latin uxorem ducere .

 

-          La femme est épousée

Il n’y a pas de verbe dénotant pour elle le fait de se marier. En latin le verbe nubere ne s’applique proprement qu’à la prise de voile (le flammeum) qui est un des rites de la cérémonie des noces ; en découle le participe nupta et la locution nuptam dare ; ce sont des formes du verbe nubere qui pose la femme comme objet et non comme sujet, même si à Rome le consensus de la femme est nécessaire.

La femme n’épouse pas, elle est épousée ; elle n’accomplit pas un acte, elle change de condition. En latin, comme en indo-iranien par exemple, les termes dénotant l’état de femme mariée sont exclusivement nominaux.

 

 

 

 

 

 Du sens de matrimonium

 

Le terme matrimonium, qui désigne le mariage à Rome, signifie littéralement la « condition légale de mater » à laquelle accède la jeune fille. Pour elle le mariage est une destination.

Ainsi, du point de vue du père : dare filiam in matrimonium signifie « donner sa fille à un homme en vue qu’elle devienne une mater »  ; du point de vue du mari : alienius filiam ducere in matrimonium signifie «  conduire la fille de quelqu’un en vue qu’elle devienne une mater » ; du point de vue de la jeune fille : ire in matrimonium « entrer dans l’état qui l’accomplit comme mater ».

Ces formules ont toutes dénoté d’abord la condition de la femme qui en devenant épouse va devenir une mater. Il n’y a pas de concept abstrait du mariage, ni de termes désignant spécifiquement l’homme en tant qu’époux : le latin emploie uir, être humain masculin, qui a d’autres usages ; maritus est le dérivé en -itus d’un radical *mari qui semble désigner la jeune fille d’âge nubile, le maritus est ainsi « celui qui est en possession d’une jeune femme ».

De même il n’y a pas de terme fixe pour désigner de façon constante l’épouse légitime : mulier signifie femme de manière plus générale, uxor qui désigne toute femme matriée, n’a pas d’étymologie assurée.

 

 

Paterfamilias / matefamilias : une question de statut

 

La nature juridique de l’homme et de la femme se réalise dans leurs titres respectifs de paterfamilias et de materfamilas. On appelait paterfamilias, exclusivement, le citoyen qui n’était plus sous la puissance paternelle (patria potestas) d’aucun ascendant en ligne masculine. L’homme romain devient un pater à la mort de son propre père, et non à la naissance d’un enfant ;  il est alors en position d’exercer sur sa descendance le pouvoir d’un père. La patria potestas est un lien juridique au cœur de la division juridique des sexes. Elle est ce lien de droit qui se substitue au lien de nature qui ne suffit pas à la paternité, au contraire de la maternité. C’est le lien nécessaire et suffisant pour ouvrir une succession légitime ; les « héritiers siens » (au sing. suus heres) sont les descendants sous puissance paternelle au moment de la mort du paterfamilias.

 

Le titre de materfamilias est réservé par les juristes à l’épouse légitime d’un chef de famille (pater familias) passée sous l’autorité maritale (manus) ; il concerne l’épouse d’un citoyen pleinement capable juridiquement ; c’est au mariage qu’une femme doit ce statut et il n’y a qu’une materfamilas par famille. Aux IIe-IIIe siècle de notre ère, alors que le mariage sine manu s’est généralisé, on l’applique à toute femme honorable : épouse légitime hors manus, célibataire juridiquement autonome (sui iuris), veuve.

 Matrona, terme moins juridique, désigne une femme mariée honorable ; elle acquiert ce statut par le mariage même si elle n’a pas d’enfant. Ceci exclut la jeune fille (uirgo), l’épouse de statut inférieur (paelex), la concubina, la prostituée (meretrix) ou une épouse que sa profession déconsidère : actrice, aubergiste.

 

 Mais un homme prend femme pour en obtenir des enfants : liberorum procreandorum causa ; une femme est mariée pour devenir mère, mais le droit, en forgeant pour désigner l’épouse légitime, le nom de materfamilias fait de la maternité de la femme un statut qui présuppose réalisée par le mariage la fonction que la cité assigne aux femmes pubères : procurer une descendance aux citoyens en comblant leurs maris d’enfants. Mais ce terme de statut demeure indépendant de la maternité. 

Une mère n’a pas la patria potestas donc elle n’a pas d’ « héritiers siens » ; les enfants ne peuvent hériter de leur mère que si elle les a inscrits sur son testament.

 

 

Aspect juridique du mariage romain

 

Le matrimonium (nuptiae) est un état de droit créé par un acte privé ; né de la volonté des époux (officiellement le pariage est fondé sur le libre consentement, affranchi de toute contrainte), il a des effets juridiques spécifiques.

Acte privé, le mariage se forme sans intervention de l’autorité publique. Il est généralement précédé par un pacte de fiançailles : sponsio  (dont sponsus, sponsa : fiancé(e) ; sponsalia :fiançailles), acte juridique conclu par les deux pères, concernant parfois des enfants de quelques années seulement ; c’est un pacte qui lie les familles mais n’engage pas les fiancés, une promesse pour autrui qui n’engage pas les enfants dont le mariage n’est pas possible sans leur volonté. Le mariage naît de la conjonction de deux volonté : matrimonium contrahere. Les rites nuptiaux sont d’usage : voile de l’épouse, cortège, sacrifices privés, introduction dans la communauté de vie et de culte de l’époux, lit conjugal dans l’atrium, aident à prouver le mariage et à en fixer les buts, mais ne sont pas une condition de sa formation.

L’existence du mariage exige la réunion de certaines conditions, qualifiées de conubium, chez les deux époux : âge (12 pour la fille, 14 pour le garçon), capacité juridique (que n’ont pas les esclaves), statut civique (sauf privilège, pas de mariage possible avec un ressortissant d’une autre cité), non-consanguinité (tabou de l’inceste jusqu’au 6ème degré). A défaut de conubium le mariage ne peut se former. Les mœurs et le droit ont ajouté d’autres prescriptions : contre les mésalliances, le célibat, les mariages stériles, entraînant des déchéances (perte du statut civique, incapacité de recevoir un héritage …).

Le mariage implique un consentement continu : dès que la convergence des deux volontés cesse, le mariage disparaît ipso facto : matrimonium distrahere.

Le mariage est la source exclusive de la famille légitime. Il établit la filiation paternelle ; place les enfants sous la puissance du pater et dans la lignée agnatique, fonde leur vocation d’héritiers ab intestat. S’il n’est pas accompagné de l’établissement (accessoire) de la manus, le mariage n’introduit pas l’épouse dans la famille du mari, n’affecte pas sa capacité juridique, laisse intacts ses liens de parenté agnatique avec sa famille d’origine.

Patrimonialement les époux les époux sont comme deux étrangers et il leur interdit de se faire des donations ; il ne peut donc y avoir entre eux aucune communauté de biens. L’isolement successoral de l’épouse et de la mère est radical jusqu’au IIème siècle ap. J.-C.

 

Concubinatus

 

Le concubinatus (à ne pas confondre avec le concubinage) est une sorte de mariage inférieur qui permet des unions quand le mariage n’est pas possible : membres de la classe sénatoriale et affranchi(e)s ; patron et affranchie ; militaires ; affranchi(e)s du même patron. L’épigraphie ne donne pas d’exemple de concubinat entre ingénus ou entre individus pouvant (donc devant) se marier. En conséquence, le concubinat implique la volonté des concubins de ne pas usurper au mariage ses effets essentiels, de respecter la disparité sociale, de refuser de rattacher aux pères comme « siens » les enfants nés de la concubine ; les naturales ont une mère mais pas de père. Mais le concubinat est une union durable, fidèle (sous menace de l’accusation d’adultère pour la femme), fondée, comme le mariage sur la seule volonté des concubins, monogame, elle ne peut coexister avec un mariage concurrent. Le concubinat est honorable.