Pour une spiritualité sociale chrétienne

24/06/2013

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«Fidèles au Christ et à son Évangile, pour que toute leur vie, tant individuelle que sociale, soit pénétrée de l'esprit des Béatitudes. » (Gaudium et Spes 72)

 

Il me semble que rien n’exprime mieux que cette courte incise de Gaudium et spes , le fondement et le développement de ce que l’on appelle ‘la doctrine sociale de l’Eglise’ . Elle en reprend l’essence même puisée au cœur de la raison d’être de la théologie morale : la Béatitude éternelle.

Si curieux que cela puisse paraître, parler de la Doctrine Sociale de l’Eglise n’est pas si aisé. Tout semble poser problème. L’expression elle-même se révèle un handicap que les auteurs tentent de contourner avec plus ou moins de succès.  Le mot doctrine fait peur à certains, le caractère social rebute les autres. Se posent également maintes questions de légitimité, de contenu ou encore d’application. De quel droit l’Eglise intervient-elle dans le monde socio-économique, voire politique ? Quels critères l’Eglise peut-elle utiliser pour dialoguer avec le monde de ces questions de techniciens ? De quels pouvoirs dispose-t-elle pour faire appliquer ces principes et donc rester crédible ?

                Toutes ces questions récurrentes entourent la Doctrine Sociale de l’Eglise et pourtant aucune n’est réellement adéquate, car aucune ne prend en compte la réalité sotériologique  qu’elle implique. Pour comprendre en profondeur la problématique, il faut en effet prendre comme clef de lecture l’économie du salut. La Doctrine Sociale n’est, en effet, qu’un des nombreux moyens que l’Eglise met à la disposition des fidèles et des ‘gens de bonne volonté’ pour les aider à construire pour eux et pour le monde et le Royaume. Il ne s’agit en rien de construire un monde idéal et utopique, mais bien au contraire d’aider les hommes à vivre de Dieu dans ce monde qui nous entoure et à agir sur et à partir de ce monde. Cela suppose une action des hommes sur eux même et sur le monde. En d’autres termes, cela signifie que nous entrons dans le domaine de la théologie morale.

Le principe de la théologie morale n’est pas de dicter des comportements à suivre de façon rigide, mais d’éclairer le chemin qui conduit à Dieu. Cet éclairage vise à donner à l’homme les moyens de discernement et de faire des choix positifs pour son agir quotidien, dans sa vie privée et dans sa vie sociale. Dans cet éclairage, la Doctrine Sociale de l’Eglise est la partie qui illumine la vie sociale de l’homme. Ce sont donc des moyens de discernement mis à la portée des hommes pour construire le monde en vue du Royaume. Il ne s’agit pas de faire de ce monde le royaume, mais de permettre à ce monde de conduire au Royaume. La doctrine sociale de l’Eglise pose donc une pensée sur l’homme et à partir de l’homme d’une part et une pensée sur le monde et à partir du monde d’autre part. Il s’agit finalement bien plus d’une spiritualité sociale de l’Eglise que d’une doctrine.

                C’est en tout cas l’enjeu que j’avais souhaité proposer dans mon livre. Il me parait capital pour comprendre et vivre de la doctrine sociale d’en faire peu à peu une spiritualité, car il ne s’agit en rien d’appliquer des règles qui soient extérieures à l’homme mais de façonner son comportement de l’intérieur au point d’acquérir une série d’habitus, de réflexes. Je sais que tous les spécialistes de la doctrine sociale ne partagent pas ce point de vue et voient dans la doctrine sociale un simple ensemble de cadre et de données extérieures applicables et interchangeables. Pour ma part je pense que tout ce qui tient à l’agir humain ne peut que procéder d’un esprit. L’agir par définition n’est pas statique, il lui faut être mis en mouvement par une impulsion, lui dictant sa direction. Parler de spiritualité sociale plutôt que de doctrine sociale n’exclut en rien les aspects normatifs de la théologie, mais la situe de pleins pieds dans l’histoire même du salut et de la relation de l’homme à Dieu.

Voilà pourquoi il convient de  s’arrêter d’abord sur l’homme comme acteur de son quotidien et par là même du quotidien des autres, pour ensuite de donner un sens et une direction à cette action quotidienne. C’est à proprement parler le contenu de la Doctrine Sociale. C’est ce qui nous permet de passer de la doctrine à la spiritualité. Ce n’est qu’à cette condition que l’homme pourra librement se mouvoir et agir dans le monde qui l’entoure. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’il pourra comprendre le monde et faire pour lui des propositions concrètes, réalistes et saines.

Il est clair qu’un simple engagement politique ou économique ne suffit pas. Il faut également se réapproprier et faire siennes l’ensemble des valeurs chrétiennes humaines et spirituelles.

                La perspective n’est rien moins celle d’un combat. Combat pour lequel il convient de s’équiper, de s’armer en quelque sorte. Les pages qui suivent se veulent tout autant une autre façon de redire l’essentiel des fondements chrétiens qu’une invitation faite à chacun de pénétrer toujours davantage au plus profond de soi-même pour y redécouvrir sa propre vérité et y retrouver Dieu.

 

                Il s’agit bien d’une démarche spirituelle et missionnaire progressive. Dont le but est d’inviter chacun à la construction du monde d’aujourd’hui en sortant du virtuel, pour repartir du réel.

 

Cyril Brun,

Pour une spiritualité sociale chrétienne…, extrait de l’introduction du livre de Cyril Brun, édition tempora, 2007.