Le chef, prêtre prophète et roi !

Le chef, prêtre prophète et roi !

roi-de-coeur-2767887bmrda-2041.jpg

 24/06/2013

 

Alors qu’aujourd’hui le peuple massivement descendu dans la rue se trouve en mal de tête, peut-être est-il bon de se poser la question du chef !

 

« Tout grand prêtre pris d’entre les hommes est établi en faveur des hommes pour leurs rapports avec Dieu. Son rôle est d’offrir des dons et des sacrifices pour les péchés. Il est capable d’avoir de la compréhension pour ceux qui ne savent pas et s’égarent, car il est lui aussi, atteint de tous côtés par la faiblesse et à cause d’elle il doit offrir pour lui-même aussi bien que pour le peuple des sacrifices pour les péchés. On ne s’attribue pas à soi-même cet honneur, on le reçoit par appel de Dieu. » He 4,14sq.

 

            Le concile Vatican II a fortement rappelé la vocation sacerdotale de tous les baptisés, ainsi que la vocation royale et prophétique. Pour beaucoup cette expression quadripartite demeure obscure, vague et de ce fait apparemment inapplicable. Ainsi nombre de chrétiens ne vivent pas cette triple vocation faute de la comprendre vraiment. Or ce triple appel au sacerdoce, à la royauté et à la prophétie est capital, fondamental même, pour la doctrine sociale de l’Eglise. Disons même qu’elle en est le mode le plus accompli d’application. Si la charité, au sens le plus strict du terme et redéfini dans son lien à la vérité comme le fait Benoît XVI dans son encyclique Caritas in Veritate, est l’âme de la Doctrine Sociale, cette triple vocation doit bien en être le moyen d’application.

            Comment déjà comprendre ce sacerdoce commun ? Ici amalgames et récupérations idéologiques se sont affrontés depuis plus de quarante ans. Le sacerdoce ministériel, celui du prêtre, ouvre à la vie de la grâce et, comme le dit la lettre aux Hébreux, s’exerce en faveur des hommes pour leurs rapports avec Dieu. En vue de ces rapports, le prêtre offre des sacrifices pour le péché. Il les offre pour lui et pour le peuple, in personna Christi. Ces rapports dont s’occupent les prêtres sont d’abord d’ordre surnaturel, sacramentel. Ils donnent la vie divine, remettent au nom de la Sainte Trinité, les péchés. Mais tout baptisé est chargé des rapports de l’homme avec Dieu, car les rapports entre l’homme et Dieu ne sont pas uniquement sacramentels. S’ils sont nourris de manière vivifiante et sanctifiante par la grâce, ils sont quotidiens et permanents. Chaque acte posé sous-entend un rapport à Dieu. Nous sommes donc responsables de notre propre rapport à Dieu mais aussi, en vertu de cette solidarité du genre humain qui fait que ce que je fais dans mon coin rejaillit sur le monde, nous sommes responsables des rapports des autres avec Dieu. Si nous sommes causes de scandale, si nous sommes obstacles ou au contraire, si nous aplanissons les routes ou si comme exemple nous ouvrons le chemin, nous influons le rapport que notre entourage entretient avec Dieu.

Qui plus est, si le prêtre offre un sacrifice sacramentel, la prière eucharistique dit bien en parlant du fidèle «  il t’offre pour lui ce sacrifice d’action de grâce ». C’est notre offrande présentée sur la patène que le prêtre présente au Père pour être assumée par le sacrifice même du Christ. Nos dons qui font vivre l’Eglise sont à part entière le sacrifice que le prêtre présente à l’autel. Nous sommes aussi invités quotidiennement à offrir des dons et des sacrifices. Lorsque nous offrons un ex voto en action de grâce, n’est-ce pas un sacrifice d’action de grâce ? Lorsque nous accomplissons une action charitable pour nous faire pardonner, n’est-ce pas un sacrifice pour le pardon des péchés ? Certes, ces sacrifices ne sont pas sacramentels, mais il s’agit bien là d’une action sacerdotale. Encore faut-il bien comprendre le mot sacrifice : il ne s’agit rien moins que d’accomplir une action sacrée, c'est-à-dire, à partir d’éléments profanes (tels que le pain et le vin), poser un acte sacré. Ce qui veut dire, destiner, réserver, mettre à part pour le divin une chose profane. Je peux donc sacraliser mon temps, si je le transforme en un temps pour Dieu. Je peux consacrer mon aumône si je la fais pour Dieu. Tout notre quotidien, de façon ponctuelle ou permanente, de manière partielle ou totale, peut donc être offert en sacrifice, c'est-à-dire destiné à Dieu. C’est ce que font ceux qui, le matin, offrent leur journée à Dieu. Nous pouvons donc à chaque instant faire un don à Dieu, offrir à Dieu une chose rendue sacrée par le fait même de cette mise à part pour Dieu.

 

En dehors de l’action sacramentelle, nous sommes ainsi appelés à une vie sacerdotale pour nous et pour nos frères.  Car si nous revenons à la lettre aux Hébreux, le grand prêtre est appelé à offrir le sacrifice pour lui et pour le peuple. De même le baptisé, en vertu de ce sacerdoce, est appelé à offrir des sacrifices pour les autres. N’est-ce pas ce que nous faisons lorsque nous jeûnons pour telle ou telle cause ? Or le sacerdoce, nous dit encore la lettre aux Hébreux, est un appel, une vocation. C’est la vocation de tout baptisé. Chaque homme est appelé à une tâche précise, qu’il est libre ou non de réaliser. Chacun est une pierre de l’édifice. La vocation particulière  de chaque baptisé (d’être médecin ou officier ou religieuse) est conditionnée par cette vocation sacerdotale. C'est-à-dire qu’il doit réaliser sa tâche avec cette exigence sacerdotale. Ce qui signifie concrètement pour tout chef, responsable, officier, enseignant… que sa charge est d’abord sacerdotale en ce sens qu’elle inclut la responsabilité du rapport qu’ont ses subalternes avec Dieu. Non qu’il doive contraindre ses subordonnés, mais il doit porter le souci de ce rapport à Dieu, et chercher à le favoriser. En outre, il est appelé à offrir des sacrifices d’action de grâces pour eux. A l’image du Christ bon pasteur, il est pour eux le bon pasteur qui porte ses brebis, les soigne, les conduit.  Et comme le Christ, il est placé par le Père au milieu d’eux. Jésus n’a-t-il pas dit à Pilate, « tu n’aurais aucun pouvoir  sur moi s’il ne t’était venu d’en haut » ? Mais depuis le Christ, le prêtre est aussi l’offrande, il est celui qui s’offre pour ses brebis. La fonction de chef quelle qu’en soit sa forme est d’abord une fonction sacerdotale définie par l’Agneau, c'est-à-dire que c’est à la fois celle de celui qui offre et celle de celui qui s’offre. Le chef est donc au milieu de ses subordonnés celui qui doit veiller au rapport de ceux-ci avec Dieu et se sacrifier pour leur permettre de grandir et d’avancer. Le Christ n’a-t-il pas montré lui-même que le maître est un serviteur ? Aussi, le chef est-il, avant toute autre chose, celui qui porte dans la prière et dans sa chair même ceux qui lui sont confiés par sa charge. Il ne peut envisager sa mission profane (commander un bateau par exemple) que dans sa dimension sacerdotale, c'est-à-dire avec ce souci du salut des âmes qui sont sous sa responsabilité. Et ce souci, il le porte dans ses actes, ses ordres, ses choix et sa prière mais aussi ses sacrifices quels qu’en soit la forme.

Il doit en outre le faire avec une âme sacerdotale, celle dont nous parle la lettre aux Hébreux. Il doit être capable de comprendre ceux qui s’égarent et qui tombent. C’est pour eux que le Christ est venu et c’est vers eux particulièrement qu’il appelle (vocation) ceux qu’il a placés comme chef. En d’autre terme, il a le souci du salut avec la sollicitude de la miséricorde. Ce qui ne veut pas dire être mou : le Christ fustige les pharisiens.

 

            Comment alors en tant que chef, avoir le souci du salut de ses hommes, surtout dans un monde laïc ? Précisément comme prophète et roi. On comprend mal cette image du prophète et moins encore cette vocation prophétique du baptisé. Le prophète dans le langage commun, c’est celui qui prévoit l’avenir, c’est un homme de Dieu. Mais en réalité le prophète, c’est plus que cela. C’est un homme envoyé par Dieu pour porter aux hommes un message précis. Ce message, il le porte par les mots qu’il prononce et plus encore par l’exemple de sa vie. Les prophètes nous parlent de Dieu au nom de Dieu et de l’homme au nom de Dieu. Les prophètes ont toutes les vertus, mais ils en vivent certaines de façon excessive, presque caricaturale. Ces excès sont précisément le point sur lequel Dieu veut attirer l’attention du peuple.  Un prophète n’est pas à suivre dans sa radicalité. Nous ne sommes pas tous appelés à manger des sauterelles comme saint Jean-Baptiste. Mais nous sommes appelés à vivre dans notre quotidien l’invitation à la conversion qu’il nous lance. Les prophètes sont des lumières envoyées par Dieu pour rappeler au peuple le chemin qui conduit vers le Père. Et cette prophétie-là, nous sommes tous appelés à la vivre. Nous sommes prophètes quand, par notre vie, nous enseignons le chemin du Père.  Nous sommes tous appelés à être prophètes, c'est-à-dire, par l’exemplarité de notre vie, à être une lumière qui éclaire le monde du soleil divin. Dans notre vocation propre, il y un appel prophétique particulier qui correspond à cette radicalité du prophète. Ainsi, le musicien en plus de la prophétie de sa vie ordinaire, est le prophète du beau et du vrai. Il doit, par l’exigence radicale de la pratique du beau, témoigner, illuminer le monde de la beauté divine. Aussi le chef est-il prophète de manière particulière, car c’est lui qui illumine par sa vie, son exemple et ses choix, le monde dont il a la responsabilité. Il est prophète dans toutes les vertus et de façon particulière par l’exigence d’excellence qu’il porte dans son domaine propre. Ainsi la prophétie de l’officier est-elle le service et le commandement, celle du chef d’entreprise, la justice (dans son entreprise et sur les marchés), celle du directeur d’école, le cœur qui écoute…. à l’image de Salomon.

 

Comme prophète, le chef est exemple et cet exemple porte le souci sacerdotal du rapport de ses subordonnés à Dieu. Comment alors trouver le juste équilibre entre la prophétie souvent excessive et la pratique équilibrée de l’ensemble des vertus ? Comment ne pas courir le risque de se renfermer sur ceux-là seuls dont on a la charge ? Comment harmoniser le bien de l’entreprise et celui des personnes ? Précisément par la vocation royale.

            La vocation royale comprend deux facettes intimement liées. Le gouvernement et la filiation. Comme baptisé, le fidèle est, avec le Christ, héritier du royaume. C’est comme héritier dans et par le Fils qu’il peut effectivement régner. C'est-à-dire que le chef est mis à son poste par le Christ (vocation), comme le rappelle cette même lettre aux Hébreux, et qu’il y est mis pour tenir la place du Christ. Il est donc bien prêtre, prophète et roi puisque le Christ est prêtre, prophète et roi. Aussi le chef est-il appelé (vocation) à gouverner au nom et comme le Christ. C'est-à-dire avec le cœur et le regard du Christ. Il doit en être l’expression de la volonté. Or la volonté du Christ, c’est sa mission, le salut des âmes. C’est parce qu’il est la présence du Christ-roi que le chef a le pouvoir de gouverner. C’est parce que le Christ est prêtre que le gouvernement du chef est sacerdotal. Aussi ce gouvernement est-il fondamentalement un service auprès de ses subalternes. Comme le prêtre hostie, le chef se donne et s’offre pour que ceux dont il a la charge puissent avancer vers Dieu, soit par l’exemple, soit par la parole, soit en aplanissant les routes. Comme roi, il est responsable et garant du Bien Commun. C'est-à-dire du bien de tous ses subordonnés. Il veille à ce que ce bien ne se fasse au détriment de personne. Il s’assure que ce Bien est conforme à la vérité de la personne humaine et ne se fasse pas au détriment du service qui lui est confié au sein de l’entreprise. Le roi est celui qui a la sagesse du discernement pour adopter les justes décisions au service de tous, y compris de l’Entreprise. Mais comme roi, il a le souci du bien commun des autres entreprises, car il conclut avec eux des accords qui ne peuvent être au détriment des êtres humains dont il devient indirectement responsable.

            Ainsi le chef, prêtre, prophète et roi, est-il l’exemple le plus accompli du responsable chrétien serviteur qui porte le souci même du Christ et qui agit pour ses hommes comme le Christ eût agi. Il s’offre lui-même, guide, exhorte, pardonne. Il est responsable devant Dieu de leur âme pour tous ceux qui tombent sous sa compétence de chef.

 

 

Cyril Brun