La loi des (cris les) plus forts

Une société d'exceptions

 

 

            « Constater une situation de fait est une chose, la normaliser et en faire un modèle de société en est une autre. » C’est en substance, et en termes non exacts, ce que disait, en février 2006, Nicolas Sarkozy sur l’homoparentalité, dans l’émission ‘J’ai une question à vous poser’.

            L’air de rien, cette petite phrase se trouve à la croisée d’une somme conséquente de problématiques extrêmement complexes. Je vais essayer d’en dégager l’une ou l’autre. Tout d’abord, comme nous l’avions évoqué dans une autre chronique, il y a aujourd’hui un glissement dans la conception du droit et de la source du droit. De ce glissement naît une confusion entre droit, normalisation, légalisation et état de fait. Ce glissement vient d’une ambiguïté croissante enracinée dans un non-dit qui fait peur : il n’y a plus dans la société un accord tacite et unanime qui la fonde. Aujourd’hui la société ne repose plus sur un socle unanimement admis, ni même majoritairement admis. Les communautarismes, qui font si peur aujourd’hui, se retrouvent à tous les niveaux et s’imbriquent. Une personne peut tout à fait se trouver à la croisée de plusieurs communautés. Ces communautés fonctionnent de plus en plus comme des îlots isolés qui tentent d’acquérir des droits et des justifications propres. Par là, elles espèrent obtenir de la société une reconnaissance et une sorte d’exemption, par des droits spécifiques qui les retirent du droit commun, celui-ci n’étant plus, du reste, accepté comme absolu. Nous avons donc assisté à la multiplication des droits particuliers, sans cohérence entre eux ou avec le droit que nous appellerons commun. L’inflation législative que dénonçait M.Debré en est une illustration. Peu à peu, tout se passe comme si la source du droit était la reconnaissance de la volonté de groupes indépendants, voire même de groupuscules. On se rend compte qu’il suffit désormais de se regrouper et de faire pression ou de multiplier les états de fait pour obtenir une légalisation. À tel point que de plus en plus de groupes ou de personnes se mettent volontairement hors la loi pour créer un certain nombre de situations de fait et attendent que ce nombre soit suffisant pour justifier ‘une minorité à intégrer’. Cela va encore plus loin, car pour bien des choses, au lieu de se conformer à la loi, ou d’éduquer en fonction de la loi, on attend que la loi ait changé ; ce qui est dramatique pour l’éducation, pour la stabilité et la croissance de la personne humaine, qui évolue désormais sans repères fixes ni pérennes.

Cet effet est doublement paralysant : d’une part il n’encourage pas à s’engager et à construire l’avenir, d’autre part il limite l’horizon humain au présent, au mieux au futur immédiat. D’une manière générale, les repères d’aujourd’hui ne seront plus ceux de demain, donc l’incertitude et l’instabilité deviennent le quotidien de toute une société ; des enfants d’abord, qui ne sont pas habitués à la pérennité, à la stabilité et, au-delà, à la fidélité puisque tout change ; des parents ensuite, qui ne savent plus comment conduire leur vie et quels repères et éducation inculquer à leurs enfants. Il en va de même pour la société au niveau de l’Éducation nationale, qui change ses programmes au gré des vents, des incitations législatives, qui favorisent telle ou telle action en fonction de l’air du temps. Cette question du droit est capitale dans la perte des repères et elle repose sur ce non-dit essentiel de la fin de l’adhésion unanime au droit commun.

Dès lors, pour sauvegarder une cohésion nationale, on intègre au droit de la nation les îlots qui la constituent. Mais derrière ce paravent, c’est bel et bien au démantèlement de toute la société que nous assistons, sans que personne n’ose réagir. C’est la politique de l’autruche dans toute sa splendeur. Dès lors pour éviter l’explosion, on normalise c'est-à-dire qu’on fait une place à ces ‘exclus’ dans la société. Et c’est là que le faisceau de complexités s’intensifie et devient un vrai casse-tête pour les hommes politiques.  Puisque ces personnes font de toute façon partie de la société nationale, on ne va pas les bannir du pays parce qu’elles sont différentes. Et puis, de nos jours, différentes en quoi ? Le modèle dit traditionnel, passe pour archaïque et ne semble plus faire l’unanimité puisque ceux qui le défendent semblent, à leur tour, n’être qu’un groupuscule parmi d’autres. Alors, ici, plusieurs questions se posent. Tout d’abord ce dernier prétendu groupuscule est-il si minoritaire que cela ? Je n’en suis personnellement pas si sûr. Mais il n’est pas organisé, pas uni et surtout il est peu bruyant et dépassé. Faisant peu de bruit, parce qu’il est finalement cette France tranquille qui ne se pose pas toutes ces questions, et souvent ne comprend pas qu’on se les pose, ce groupe n’a pas forcément conscience de lui-même ; il a peur d’être dépassé, montré du doigt, car en face, ceux qui revendiquent ne sont pas toujours bienveillants, il faut honnêtement le reconnaître. Ensuite ce qui manque réellement à l’heure actuelle, c’est de remettre tout à plat dans un large débat national (le concept est à la mode) sur le modèle de société. En un mot, qu’elle société la majorité des Français (pour rester en France) veut-elle ? Je pense que les médias seraient bien surpris de la réponse, ou plutôt qu’ils la craignent.

Il faut avouer que c’est le chemin que prend cette élection présidentielle. Nous sommes restés figés sur des questions pratiques d’applications concrètes pour soulager certaines situations, cristallisant le débat droite-gauche. Mais en prenant un peu de hauteur, il y a bien un débat droite-gauche, mais ce débat est redevenu un vrai débat politique, car derrière il y a un projet de société de gauche (toutes tendances confondues) et de droite (toute tendances confondues). Les uns, selon leur habitude, sont condamnés à être des forces dites de progrès. Un progrès qu’elles ne maîtrisent pas, mais qu’elles subissent selon les critères évoqués plus haut. Les autres sont confrontés au dilemme d’une société fragilisée qu’il s’agit de consolider dans des valeurs aujourd’hui montrées du doigt et pour lesquelles on les fait culpabiliser. Il y a  bien là, avec les modulations internes à chaque camp, deux projets de société. Mais pour la droite, ce dilemme est véritablement cornélien. Tout d’abord, il faut réhabiliter ces valeurs dites traditionnelles et leur redonner vie et corps. Jusque-là elles allaient de soi ; aujourd’hui il faut en
démontrer la pertinence, ce qui suppose, recherches, études, débats ; débats que refusent certains groupes minoritaires. Demeurons sur le terrain de l’homosexualité, aucun débat n’est plus possible car qui n’est pas pour l’homoparentalité est homophobe ! Comment oser parler désormais sans craindre d’être condamné ? En France, dans cette pensée unique, tyrannique et culpabilisante, installée insidieusement depuis mai 68 et 20 ans de socialisme dont 5 de trotskisme, il est devenu très facile de faire taire quelqu’un. Il suffit de le cataloguer comme fasciste, intégriste et maintenant homophobe. Alors la société couve des non-dits, subit sa propre dislocation en silence, ou plus exactement dans le bruit assourdissant de ceux qui ne veulent pas qu’on entende les autres.

Il est importantissime de redonner confiance dans ces valeurs les plus fondamentales qui structurent la personne humaine ; il est urgent de reproposer un modèle de société et d’en être fier. Mais cela ne peut plus se faire comme avant, car les tenants d’une autre société, dite moderne, ne sont pas prêts à ‘revenir en arrière’. Il faut leur faire comprendre que c’est leur projet de société qui constitue un énorme recul pour la dignité de la personne humaine. Mais encore faut-il être d’accord sur cette notion de dignité humaine.

Pour qui souhaite défendre de la dignité humaine se pose un autre cas de conscience plus profond encore. L’homme est libre : libre de ses choix, libre de sa vie, libre de se perdre. Comment alors construire un projet de société qui laisse l’homme libre dans ses choix, tout en lui donnant tous les moyens de faire le choix de sa dignité ? Comment proposer une société dont les fondements reposent sur le respect et l’épanouissement de la personne humaine sans contraindre l’homme ?

Poussons plus avant. Comment éduquer ses enfants, comment assurer le développement harmonieux d’un enfant, si tous les modèles s’offrent à lui comme valables ? En un mot comment respecter la liberté de tous sans nuire à l’épanouissement de  chacun ? Nous en revenons à notre glissement dans la source du droit et par là même des valeurs. Reconnaître un état de fait et tenter de l’encadrer pour ne pas marginaliser, n’est pas la même chose que le légaliser et en faire un modèle de société. Reconnaître que des femmes vont clandestinement avorter avec les conséquences dramatiques que cela comporte n’est pas la même chose que de décider que la vie commence à X mois, ce qui est une manière de botter en touche face à un problème complexe. Considérer la détresse humaine ou les souffrances d’une situation impose d’y répondre, mais cela ne veut pas dire que la guérison sera immédiate. Il faut aussi réintégrer la notion et la valeur de l’effort et de la souffrance pour aller au-delà de soi. À mon sens ce sera la plus grande victoire face aux détracteurs de la société ‘traditionnelle’.

 

Oui le dilemme est cornélien et j’ai bien conscience de ne faire que poser des questions sans y répondre, car l’équilibre est subtil et l’enjeu énorme. Il ne s’agit rien moins que de conduire chaque homme sur le chemin de son épanouissement. Il faut aplanir les routes devant lui, c'est-à-dire rendre au monde les conditions de possibilité de ce bonheur qui lui est dû. Mais il ne faut pas en voulant aplanir le renvoyer d’où il vient. Je prendrai un exemple vécu dans une grande école qui m’est très chère. Les élèves de cette école, refusaient la présence de filles dans l’établissement. Dans leur idéal chevaleresque de pureté et  de fraternité masculine, la fille venait rompre cet équilibre et comportait un risque pour cet idéal. Ils les ont donc totalement rejetées, refusant tout contact jusqu’à la moindre parole. Il n’y avait ni misogynie ni méchanceté, mais le résultat fut désastreux pour les filles. Car tous ces garçons qui avaient une haute opinion de la femme, du couple, ont jeté ces filles dans les bras des autres garçons de l’école qui eux voyaient en elles ‘des coups’ potentiels. En refusant la différence pour se protéger, ils ont refusé à ces filles la beauté de ce qu’ils avaient. Prenons garde à nos jugements hâtifs. C’est de notre propre force intérieure que viendra la justesse du ton à adopter.

 

Voilà pourquoi, pour défendre notre projet de société, il nous faut d’abord y croire, le vivre et l’habiter. Être forts nous-mêmes pour le porter envers et contre tout et surtout donner envie de le vivre. Tant que nous n’aurons pas résolu notre propre crise identitaire, tant que nous ne serons pas fermes et fiers, libres et sereins quant à cette identité, nous resterons sur la défensive vis à vis de la différence. Il est probable que pour nombre de ces groupes minoritaires, un simple regard d’amour, au-delà de la différence, apaiserait la souffrance et l’isolement, pour devenir un pont vers la société commune.

Bien évidemment cela n’est qu’un aspect du problème et du combat. Il faut encore prendre en considération la défense des plus faibles, qu’il s’agisse des embryons, des enfants et de leurs droits, de l’exilé en terre étrangère. Cette défense doit même primer sur la liberté de choix laissée à chacun. Peut-être y a-t-il là un point de contact, un lieu commun d’action pour, tout en aplanissant les routes, être ce pont.

Défendre le plus faible, respecter les libertés personnelles sans compromettre le Bien Commun, pour aider chaque personne humaine à se construire sans laisser volontairement quelqu’un sur le bord de la route, voilà l’équilibre subtil que tous, à notre place, nous sommes appelés à construire et à développer, à maintenir et à renforcer, pour que l’état de fait ne fasse pas loi.