L'Être?

 

 

La seule voie possible qui s’ouvre à l’intelligence pour appréhender le mystère de l’Être, c’est finalement l’être lui-même. Appréhender, percer, entrevoir ne sont à dire vrai pas les termes les plus adéquats. Ils supposent une part active de l’intelligence qui si elle n’est pas à négliger n’est cependant, à mon sens, que seconde. L’Être est un mystère. Comme tout mystère, on ne le perce pas, on se laisse habiter par lui. C’est l’Être lui-même qui se dévoile, qui, dans une véritable révélation de lui-même, nous livre les clefs de sa propre interprétation. Ce n’est pas l’intelligence qui révèle l’être, qui fait l’être. L’être préexiste à ce que mon intelligence en perçoit. L’être est et se donne peu à peu à mon intelligence.

            Mon intelligence, faîte pour la connaissance de l’être, peut se reposer lorsque l’être une fois révélée se laisse capter par elle. L’intelligence, comme un soleil qui se lève peu à peu éclaire l’être qui se laisse comme phagocyter par celle pour qui il est fait. Ainsi c’est comme si une bataille s’engageait entre un être qui se révèle peu à peu et une intelligence qui déploie toute une armada de sens pour tenter de faire le tour de cette énigme qui cache un mystère.

            Car qu’est ce que l’être ? Un mystère qui se tient en lui-même, défendant son  intégrité, la restaurant au besoin. Mais saisi à son origine c’est un acte qui se veut comme une poussée opérée au sein de la matière. L’être est ce qui entre dans la lumière en s’épanouissant. Un véritable et formidable effort déployé de l’intérieur même de la chose et demeurant en son intérieur et accompli pour elle-même. Véritable mystère, admirable par cette force organisatrice qui l’orne de tout ce dont il a besoin pour être.

            Mystère insondable qui s’étire de la naissance à la mort, qui malgré les mutations et les injures du temps reste le même.

            L’intelligence, elle-même fruit de cette mystérieuse organisation, s’acharne comme assoiffée, à percer le mystère de l’être. Elle le découpe, l’ampute pour mieux le connaître dit-elle. Ses cinq sens se répartissent sa dépouille pour l’offrir au sixième sens, ce sens commun sensé reconstituer l’être ainsi déchiqueté. Mais une peau cicatrisée est elle la même qu’une peau intacte ? L’être ainsi présenté à l’intelligence n’est-il pas défiguré ? N’est il pas réduit à son intelligibilité ? Mon intelligence peut-elle se repaître de la quiddité ? Qu’a-t-elle reçu de l’être sinon ce qu’elle en a pris ? Comme un être est sans vie s’il lui manque son âme, c’est un être sans vie que l’intelligence s’est accaparée. Car les sens qui relèvent de la matière ne peuvent saisir cette âme qui relève de l’esprit.

            Ainsi est-ce dans l’esprit, par cette fine pointe de l‘âme que l’intelligence pourra se laisser habiter par la présence de l’être. Dans un véritable face à face, où contemplant l’être, mon intelligence acceptera de se laisser toucher par l’âme de l’autre, alors le mystère se dévoilera. Car c’est l’âme qui unifiant l’être lui donne vie et lui donnant vie en fait ce qu’il est avec cette singularité qui tel un parfum émane de lui. Ce parfum que l’être lui-même est seul capable de donner au bout d’un long et patient  dialogue avec l‘intelligence qui attend et se laisse habiter.

            Le mystère de l’être n’est autre que la profondeur  de l’être qui telle une tour d’ivoire ne se prend pas mais s’offre. Percer le mystère de l’être c’est en réalité le laisser s’ouvrir devant notre intelligence avec l’unique clef : l’aimer. On ne peut connaître si l’on aime, on ne peut aimer sans connaître. Ainsi, dans cet élan infini de la connaissance à l’amour et de l’amour à la connaissance, l’intelligence trouve son bien, sans jamais pouvoir l’épuiser, car il demeurera toujours quelque chose de l’être qui nous échappe. Dès lors, si l’origine de cet infini est dans les sens, sa perfection est dans la contemplation.

            Alors de l’être minuscule à l’Être majuscule, il n’y a qu’une voie et Dieu contemplé dans le mystère des choses nous ouvrira peu à peu les portes du mystère de l’Être. Et ainsi, nous pouvons dire avec un chartreux, « le contemplatif n’est pas celui qui découvre des secrets ignorés de tous, mais celui qui s’extasie devant ce que tout le monde sait. » Cette définition cartusienne du contemplatif est pour le moins surprenante et pourtant bien profonde. Nous percevons deux voies apparemment différentes et pourtant toutes deux sortent d’une même souche et se poussent vers une même fin : le savoir et la jouissance, toutes deux pour l’extase. L’une rationnelle, l’autre plus insaisissable. Toutes deux cherchent pourtant à percer ce qu’il y a de plus cher à l’homme, l’être. L’être en tant qu’il est. Ce qui le définit, ce qui le différencie d’un autre, ce qui fait ce que le philosophe appellerait ‘son essence’. L’être en tant qu’il est lui et non un autre, ce qui lui donne tant de prix, ce qui bien qu’en gommant toute différence fait que c’est lui et non un autre.

            Deux voies pour deux buts, le savoir et la contemplation, mais pour une fin : percer le mystère de l’être. Le poète ira chercher cela au-delà même de l’être, au-delà des concepts, il lui trouvera toujours une âme aimable. Le philosophe usera de concepts et de raison. Il tentera des définitions, des mises en équation pour, avec des mots pleins de sens rationnel, essayer de dire quelque chose de l’être. Il le passera en revue, en fera une étude logique, arithmétique de plus en plus. Il se battra avec d’autres pour savoir si l’être est d’abord essence ou existence, si l’individuation réside dans la matière, la quantité ou la forme. Il se déchirera pour trancher sur la permanence ou le devenir de l’être. Il confrontera avec ses pairs ses dissections. Il restera incertain à bien des égards. Mais il aura avec vérité dit des choses sur l’être. Le poète, comme dit Claudel « est le rassembleur de la terre de Dieu. » C’est lui qui fait apparaître l’unité des choses. Libéré des concepts, c’est grâce à un langage dont il est le maître qu’il parvient à rassembler, à hiérarchiser le réel. Usant de métaphores, d’analogie, il passe d’un mot à l’autre et par eux il touche la profondeur même non pas de l’être, mais de cet être.

            Par une intuition très forte que précède nécessairement l’amour, le poète ne crée pas, mais découvre la ressemblance avec Dieu. Le philosophe, à force de travail et de réflexions, par abstraction logique est amené à conclure que dans l’être, il y a quelque chose de l’Être, une participation dira-t-il, tandis que le poète constatera avec Claudel que « Dieu a ensemencé le monde de sa ressemblance ». « Dieu n’a pas fait le monde, Il l’a fait se faire. Il l’a provoqué. » Avouez que la dimension d’amour que comprend la ressemblance est plus perceptible chez Claudel que dans l’expression philosophique d’une participation.

            Le poète dit plus que le philosophe parce qu’en quelques mots il dit tout. Il le dit mieux parce qu’il parle la langue même de Dieu, celui des êtres, celui de la Création. Le philosophe s’avance vers la ressemblance par des concepts secs et arides tandis que le poète la reçoit des êtres vivants qui l’enseignent. Le philosophe s’avance vers la ressemblance par son intelligence. Le poète avance vers la ressemblance par la ressemblance.

            Deux voies différentes pour une même fin, conduire à la découverte de la ressemblance pour y entrer. Le philosophe y entre au terme, le poète d’emblée parce que déjà il contemple ce que tous savent. Toutefois, il serait naïf de séparer ces deux voies car elles s’appellent l’une l’autre. Car pour contempler la ressemblance et s’extasier il faut d’abord la connaître. Le poète peut emmener le philosophe plus loin encore. Mais il l’emmènera d’autant plus loin qu’il aura fait chemin avec lui. La vérité et la contemplation faisant chemin ensemble, c’est l’amour et la connaissance qui vont de concert. N’est ce pas là la ressemblance trouvée ?