Actionnariat salarial Villepin 2006

L’ACTIONNARIAT SALARIAL

 

Proposition du gouvernement Villepin (mars 2006)

 

 

 

            Du point de vue éthique, l’actionnariat salarial est à double tranchant. Quant à la mesure elle-même c’est une nette avancée, quant à l’esprit qui l’anime, c’est un risque potentiel de recul profond. La question illustre, en tout cas, parfaitement l’extrême complexité de l’application d’une éthique humaniste.  L’actionnariat salarial se trouve à la croisée de deux grands axes à l‘équilibre subtile. Il se trouve également au cœur de l’actuelle question, plus large de l’individualisme et du communautarisme.

            Le principe de l’actionnariat salarial, considéré en lui-même, met en valeur la responsabilisation du salarié, la participation aux bénéfices de l’entreprise et l’accession à la propriété de l’instrument de travail et donc aux orientations générales de l’Entreprise. Depuis plusieurs années nous avons vu se mettre en place, à l’intérieur des entreprises quatre blocs distincts et souvent antagonistes. Les actionnaires dont l’intérêt premier est d’augmenter leur capital, les salariés syndiqués pour se défendre et se protéger (à peine 9% des salariés français), les salariés non syndiqués, de plus en plus nombreux et la direction. L’expansion des entreprises, au cours du XXème siècle, a rendu nécessaire l’extension des Sociétés Anonymes, avec les nombreuses déviances que l’on connaît et dont l’Affaire Vivendi fut une douloureuse illustration. Cette extension a dédoublé le pouvoir autrefois unique du patron propriétaire, entre les actionnaires (gros ou petits) et la direction désormais employée par les actionnaires. Cette nouvelle direction se trouve maintenant confrontée aux volontés des actionnaires qui ont des impératifs de profit et aux exigences des salariés. Donner plus aux uns ce serait donner moins aux autres. Mais une action moins rentable rebute des actionnaires qui n’ont d’autres intérêts que les dividendes perçus. De sorte que pour maintenir l’expansion de l’entreprise, il ne faut pas mécontenter les actionnaires sous peine de les faire fuir ou d’être sanctionné par eux. Dans cette perspective, les employés ne sont que des éléments anonymes de la rentabilité de l’entreprise au même titre que le reste du capital. Les salariés pour leur part doivent se battre pour conserver leur pouvoir d’achat et faire reconnaître la valeur intrinsèque de leur travail. La direction, au service des actionnaires apparaît alors prise entre deux mondes en équilibre instable et aux intérêts contradictoires. Le travail s’en trouve dévalorisé, car les performances de l’entreprise servent à grossir les bénéfices des actionnaires, sans que ceux qui sont à l’origine de ces performances n’en soient réellement récompensés.

 

Le travail, en effet, a valeur non par lui-même, mais en dépendance de la dignité de la personne humaine qui effectue ce travail. Le travail en soit peut être neutre et l’on ne qualifie pas de la même manière le travail humain et celui d’une bête ou d’une machine. Au delà de tout aspect qualitatif provenant davantage de la compétence et de la maîtrise d’un art, le travail est d’abord l’acte d’un homme, d’une bête ou d’une machine. Or si pour la machine l’acte posé est indifférent, nous savons bien qu’il est des actes qui édifient l’homme et d’autres qui l’avilissent. De même, une machine produira un acte en fonction des données techniques programmées par l’ingénieur, indépendamment de toute autre considération. Il n’en va pas ainsi pour l’homme dont le travail, d’abord acte humain, est en même temps, la résultante d’un faisceau de données et lui-même à l’origine d’une multitude de conséquences. Il importe donc que le travail soit véritablement humain c'est-à-dire au service de l’homme et respectant sa dignité.

            Trois des éléments fondamentaux de la dignité humaine sont la liberté, la responsabilité et la propriété conditionnant en partie la liberté, ou du moins l’indépendance. L’actionnariat salarial renforce à l’évidence ces trois piliers de la dignité humaine. Devenant actionnaire, l’employé possède une part de son outil de travail et peut peser plus directement sur la direction dont il participe au contrôle. Nous percevons ici un autre pilier de la dignité humaine, la subsidiarité. Par ce principe, les employés propriétaires délèguent leur pouvoir de direction à des responsables chargés de gérer leur outil de travail. Ainsi, l’employé devient-il à la foi propriétaire et responsable de son entreprise. Il ne subit plus son travail, il le maîtrise. Une telle perspective a en outre le mérite de réorienter les relations intra entreprises, en créant un tout organique. L’entreprise, désormais l’affaire de tous, appartient à chacun et tous sont responsables de sa gestion et de sa bonne marche. Ainsi responsabilisés, les employés, mieux considérés revalorisent leur place dans l’entreprise, tout en consolidant leur propre dignité et par là même leur épanouissement extra professionnel.

            En revanche l’esprit qui anime cette réforme précieuse, me semble pernicieux et très symptomatique d’une société en panne et frileuse. L’idée villepiniste de patriotisme économique semble archaïque à l’heure de la mondialisation. S’il conviendrait d’analyser plus profondément cette notion, retenons cependant qu’elle-même est à double tranchant. L’idée de solidariser la base de la société autour de valeurs communes est indéniablement saine, alors que l’éclatement individualiste a totalement miné cette société. La meilleure ouverture au monde repose toujours sur l’assurance de soi. Ne pas savoir qui l’on est, où l’on va rend frileux et peureux. Il faut être fort soi-même pour accepter d’aller au devant de la différence. Le fait est que cette assurance générale, fondée sur des valeurs communes et une identité partagée, est aujourd’hui fortement battue en brèche. Il est donc certain qu’il faut que chaque échelon de la société se recentre et apprenne à se reconnaître et s’identifier pour construire une société d’avenir. Mais le risque évident ici, est de confondre recentrage et repli. Or ce qui guide le projet d’actionnariat salarial semble bel et bien être un repli frileux, témoin indubitable d’une énorme faiblesse. Si ce repli est une fin en soi, il se révélera désastreux et sans doute pire que le mal qu’il cherche à combattre. S’il n’est qu’une étape pour reconstruire et se recentrer, alors il est aussi conforme à la dignité humaine qui admet tout à fait une forme de protectionnisme et d’interventionnisme de l’Etat pour protéger les pans fragiles d’un pays. Mais cette pratique doit être limitée dans le temps et dans l’espace et effectivement justifiée.

Alors quid du plan Villepin ? Etape dans un vaste projet, ou énième  colmatage frileux d’une France qui ne parviens pas à se réformer ? Fera-t-il boule de neige et si oui dans quelle direction ?

Cyril Brun