France à l'école des chefs

Lyautey2

 

Une excellente étude d'un de mes anciens élèves et ami sur l'esprit du chef. Une vision appliquée et concrète pour relever la tête.

Par 3402 d

France, a l’école des chefs !

« J’appartiens au parti qui en France s’appelle le parti de l’Honneur ! »

Général de Sonis (1825-1887)

La France part à volo ; les valeurs françaises sont bafouées ; le sens de la famille est travesti pour des ambitions occultes ; l’économie s’effondre, la diplomatie française est ridiculisée à la face du monde. La société bouillonne et s’enflamme.

« Il n'en reste pas moins qu'il y a mieux à faire que de se borner à crier au scandale et à réclamer bruyamment une répression, c'est de se donner la peine de faire son enquête personnelle […], de se mettre la main sur la conscience, d'être sincère avec soi et de se demander quelle part de responsabilité notre indifférence et notre incurie peuvent nous laisser dans une situation trop réelle. Ayons donc une bonne fois le courage de voir la vérité quelle qu'elle soit, et au lieu de nous rendormir, le bruit étouffé, dans un optimisme de convention, mettons-nous à l'œuvre.[1] ».

Puisque nous avons la prétention de nous engager pour la France, plutôt que de risquer de nous plaindre de ne pas avoir accès aux postes de décisions, il faut nous convaincre qu’il s’agit d’être des chefs, des guides pour notre société, et non pas des personnes de pouvoir. A l’instar de l’idéologie progressiste qui a gangrené la société depuis plus d’un demi-siècle, nous devons agir telle une lame de fond pour faire basculer ce modèle social en fin de vie. C'est-à-dire, être des hommes qui s’engagent à leur mesure, pour faire grandir l’idéal français. Des meneurs qui s’exposent pour pousser hors de ses retranchements notre pauvre France infantilisée, assistée à en mourir. Il s’agit de nous engager à tous les niveaux, même et surtout aux plus bas.

Un chef est une personne de bonne volonté munie de qualités particulières qui s’engage à servir une cause et pour laquelle il est détenteur d’une part des responsabilités nécessaires à sa réalisation. Titulaire d’une portion d’autorité, il l’est car il l’a reçue d’un chef qui lui est supérieur. En démocratie, on considère le peuple comme étant le chef suprême ; les philosophes s’accordent pour donner ce titre de chef suprême à Dieu.

Fort de ces considérations, on s’attardera à comprendre quelle est la mission du chef en tant qu’il est chef, afin de pouvoir appréhender les devoirs qui en résultent, pour finir par approcher l’ensemble des qualités qui constituent le caractère d’un bon chef.

La mission du chef

La mission du chef, où qu’elle se situe dans la société, qu’il soit chef d’entreprise, chef militaire, chef de mouvement de jeunesse ou chef de famille, est toujours de deux ordres. D’une part c’est une mission sociale et d’autre part une mission éducative. Si son aboutissement est spécifique à l’objet même de l’intention poursuivie, l’essence de la mission du chef ne peut être qu’en rapport avec les acteurs qui s’attèleront à la tâche.

Remplir une mission nécessite des efforts, c'est-à-dire un dépassement de soi. Il importe donc au chef de savoir transmettre à ses hommes le désir, la joie d’aller à l’encontre de la loi de la paresse pour se transcender dans l’objet de la mission. En tout état de cause, rien n’arrive seul, tout se conquiert, tout se mérite ; si rien n’est sacrifié, rien n’est obtenu. De nos jours, cette évidence ne l’est plus pour un gros contingent de nos contemporains. Il est donc du devoir du chef de l’instruire à ses subordonnés.

Notre société a perdu le sens de sa vie, c'est-à-dire le sens de la dignité humaine. Quelle est donc cette société soit disant aboutie qui estime digne d’abattre des enfants, des handicapés ou des vieux par pur individualisme ou par économie au profit de l’esclavage de la liberté ? Le courage qui est une vertu tant vanté dans notre société qui n’en a pas, est d’abord la qualité des gens qui cherchent à accomplir leurs rêves de jeunesse et qui s’y tiennent. En aucun cas, l’honneur de vivre demeure dans l’individualisme exacerbé. Un enfant se tourne naturellement vers autrui loin de toute notion d’individualisme… La mission sociale du chef se situe là.

Le système éducatif doit se tourner exclusivement vers la formation des chefs. Qu’on soit appelé à commander un peu ou beaucoup, à chaque homme son rôle de chef. Si notre système éducatif se fonde dans le principe d’une école de cadres, la société retrouvera naturellement le sens de l’autorité et de la hiérarchie. Elle retrouvera donc le sens des valeurs. Notre société a dévié vers un système d’assistanat car l’objectif de l’école n’est plus de former des hommes, c'est-à-dire de former des personnalités, elle est devenue une machine à réussir des examens. Or, le savoir n’a rien à voir avec la formation de l’homme. On peut être rustre et profondément humain, autant que notre société tend à produire des êtres cultivés et inhumains.

Le chef doit s’efforcer de conquérir ses hommes par un sentiment de préférence et non par condescendance. Une société de cadres est une société où l’autorité est maîtresse. L’autorité n’est pas l’exacerbation de l’orgueil mais plutôt celle du service. L’autorité demeure dans l’art de se faire obéir plutôt que dans celui de donner des ordres. L’obéissance quant à elle, grandit l’homme puisqu’elle remet chaque homme à sa juste place dans la société et elle lui permet de s’exprimer en toute liberté, c'est-à-dire de servir la communauté humaine à sa juste valeur.

Pour cela, il faut réapprendre à nos jeunes que toute autorité vient d’en haut. Qui sape son chef, sape son autorité. L’autorité n’est légitime que dans la mesure où elle est fondée sur des bases justes et non pas sur la faiblesse ou le caprice qui consiste à choisir son chef ou sa mission. Dans ce cas, on n’est plus dans une société d’hommes, de serviteurs, mais dans une société de mercenaires pour qui l’objectif n’est plus l’accomplissement de la mission mais l’accroissement du profit. L’accroissement du profit va de paire avec la diminution de la liberté. Dès que la discipline devient une contrainte infondée, le sens de l’autorité n’est plus.

A cet effet, prendre à bras le corps sa mission de chef est une forme de patriotisme actif qui devrait animer les hommes de bonne volonté dans leur devoir social. Il est temps de sortir de la critique et de la spéculation sereine pour en venir à l’action rude et féconde. Le devoir du chef ne se prêche pas dans les conférences mais il est bien un état d’esprit qui unit une vie en tous lieux, en toutes heures. L’obligation morale d’un chef est d’abord de chercher à produire des solutions salutaires d’un point de vue social dans l’ensemble des œuvres auxquelles il travaille, avant d’en débattre dans les salles de cours. Ceci ne tient qu’à une discipline personnelle de la volonté qui s’acquiert d’une part par une certaine éducation et d’autre part par un exercice permanent sur soi même au risque le cas échéant de passer pour opportuniste et velléitaire.

Le devoir social requiert donc une éducation spécifique qu’on ne trouve actuellement plus dans l’école de la république. C’est celle que préconisait Lyautey en son temps, que pratiquait le capitaine Stéphane au Vercors ou encore celle mise en œuvre par Baden Powell et le Père Sevin. Celle qui consiste à dire à un jeune de quinze ans : « Ton devoir, c'est de mieux t'instruire ce matin pour mieux servir ce soir [...]. Ne travaille pas seulement en vue des examens. Forme ton caractère. Adopte une règle et suis-là. Ne sois pas un bouchon ballotté par les flots, un navire sans gouvernail. Affronte la mer et prends la barre. »[2]

Le meilleur moyen d’éduquer les chefs de demain est encore de vivre avec eux, de partager le simple contact privilégié qui fait du maître un exemple à suivre, sans leçon artificielle et grandiloquente mais par un contact humain sans artifice. Il ne s’agit pas de donner une leçon mais de permettre d’assimiler une façon d’être. L’autorité repose sur la loi, à ce titre, elle est indépendante de la personne du chef. Ainsi, les acteurs doivent être des hommes totalement désintéressés prêts à un travail sur l’esprit, à une formation des âmes, à une élévation des cœurs. L’apprentissage de la discipline revient finalement à grandir une personne dans toutes ses dimension et inclut celui du sens de la discipline inclus celui du sens des responsabilités.

Un chef a pour mission de former des chefs, ou tout au moins de les conduire à leur niveau de compétence pour la tâche à laquelle il œuvre avec eux. Pour aboutir, il doit leur donner une vision globale de leur implication. Il doit pousser son action éducative à montrer la dimension finale de l’œuvre et l’impact, aussi infime soit-il, de chacun, dans le résultat. Un chef n’est rien sans ses subordonnés, mais un subordonné qui n’est pas intimement convaincu de la portée de ses actes et des conséquences qui en résultent est dangereux pour l’œuvre commune. Un ouvrier qui ne met pas d’ardeur à sa tâche dans son usine participe à l’appauvrissement de la France. Un chef qui n’implique pas cet ouvrier dans la grandeur de l’œuvre qui leur est commune est responsable de cet appauvrissement tout autant que l’ouvrier. « La responsabilité, au contraire, fournit une base solide pour l’établissement d’une société juste. Cette responsabilité engage l’homme dans ses relations concrètes d’une part avec les autres hommes […], d’autre part avec les communautés naturelles auxquelles il appartient, famille, métier, peuple, humanité, les devoirs les plus importants envers le prochain ayant toujours la priorité »[3]

Enfin, pour acquérir le sens des responsabilités, il faut connaitre les moyens mis en œuvre pour représenter l’ampleur des charges de chacun. Ce peut être un grade dans la hiérarchie, ce sont souvent des moyens matériels. Ces moyens ou grades sont des aides pour assoir l’autorité qui résulte des responsabilités. De toute autorité découle un prestige qui n’est légitime que dans la mesure où il accompagne une charge librement acceptée. Si c’est l’inverse qui a guidé le choix, à savoir le prestige qui a poussé à accepter la mission, alors ce sont les intérêts particuliers qui ont été maîtres et non pas le sens du service. La mission est donc intrinsèquement pervertie et l’orgueil d’un tel chef pousse à des jalousies et à de la fausse concurrence. Au final, l’échec de la mission est à attendre, si ce n’est dans la lettre au moins dans l’esprit. Or la fin ne justifie pas les moyens, sauf pour un mercenaire (ce pour qui on a déjà critiqué la démarche). C’est exactement ce qui a ruiné la noblesse de France dès le XVIIe siècle, lors de la mise en vente des offices. Aujourd’hui encore, nos contemporains rêvent de privilèges mais rejettent les devoirs qui les accompagnent…

Le système éducatif et social français crée des anxieux et des septiques. Le devoir du chef finalement réside dans sa force de conviction à garder allumée la flamme de notre jeunesse, car sur les ruines de l’ordre disparu dans notre pays, l’exigence sociale de la discipline, du respect et du dévouement persistera toujours.

Les devoirs du chef

La force de conviction du chef ne peut exister que dans la mesure où il respecte et applique les devoirs qui s’imposent à sa fonction. Ils sont de trois niveaux. Le chef devra rendre compte de ses actes devant ses chefs ; le chef devra rendre compte des ses actes devant ses pairs ; le chef devra rendre compte de ses actes devant ses subordonnés.

La déférence est cette qualité qui consiste à savoir marquer le respect particulier qu’on a pour son supérieur, non par crainte mais par reconnaissance volontaire du rejaillissement de l’autorité suprême qu’il représente à nos yeux de subordonné. En effet, tout chef participe à l’autorité suprême et donc doit être traité comme tel. Plus haut, se trouve la loyauté, qui est l’idéal à attendre d’un subordonné. Elle est cette manifestation spontanée de la déférence en tant qu’état d’âme inné et non plus en tant qu’exercice volontairement accepté mais néanmoins contraint.

Il existe une crise du respect dans notre société occidentale qui tire son origine de l’égalitarisme à outrance. Il est de plus en plus difficile à un chef de demander des sacrifices à ses subordonnés, notamment car il n’y a plus de sens du sacré, toute cause n’est que matérielle. Le plus souvent, l’ordre devient un motif de bavardage pour les subordonnés, un moyen d’éviter d’obéir. Sachant que présenter des objections à un chef n’est pas lui manquer de respect, dans la mesure où in fine on se conforme à sa décision finale, elles ont de la portée si elles entrent dans l’esprit de la mission pensée par le supérieur. Et quand bien même elles ne seraient pas retenues, un subordonné ne doit jamais se permettre de critiquer son chef. Il perdrait de facto toute légitimité face à ses propres subordonnés, simple jeu de la justice immanente. Critiquer son chef revient à démontrer qu’on ne mérite pas non plus la confiance de ses subordonnés, dans la mesure où on n’est pas digne de la confiance de celui qui nous donne la sienne. Ainsi on détruit l’enthousiasme du groupe, on sape l’entreprise de notre chef, on sape le travail de nos subordonnés.

Pour reprendre la pensée des philosophes classiques, toute autorité vient de Dieu, qui sape Dieu dans l’ordre moral, c'est-à-dire dans l’âme du peuple, sape sa propre autorité. « La légitimité est toujours irrationnelle : le droit divin, l’hérédité, le suffrage universel, le tirage au sort ne sont pas fondés en raison et c’est pour cela qu’ils sont fondateurs de légitimité. La légitimité républicaine est fondée sur l’incohérence comme la légitimité monarchique sur l’absurde. La nécessité pratique se discute point par point, elle évolue par crans, elle s’adapte ; la légitimité, elle, ne peut être saisie qu’en bloc : oui ou non. Étant chrétien je pense qu’il est bon que l’irrationnel de la légitimité soit un irrationnel chrétien. »[4] Seul l’irrationnel qui donne ses racines à notre civilisation peut la nourrir et prolonger sa croissance.

Plus on s’élève, plus on est tenté de n’en faire qu’à sa tête, moins on est attentif au sens de la discipline. Il s’agit de concilier ses propres vues avec celles de son chef en se forçant à faire sienne sa conception. L’insubordination est créatrice d’hésitation pour les subordonnés. Elle est toujours le fait de la paresse ou de l’orgueil, défauts indignes d’un chef.

En effet, deux attitudes sont profondément incompatibles avec l’état de chef. D’une part, l’obséquiosité envers ses propres supérieurs et d’autre part, la dureté excessive envers ses subordonnés. L’empressement envers ses chefs est évitable dès lors qu’on obéit au mandat du chef et non pas à la personne du chef. La dignité commande d’obéir à la fonction, jamais à la popularité, c'est-à-dire à la sensiblerie du chef. Ce principe permet d’éviter l’asservissement à une personne pour n’accomplir sa mission que par service pour une cause. Cela permet de garder toute sa liberté dans le cadre de sa mission. Au contraire, quand le sens du service à disparu, le subordonné devient un instable à la recherche permanente de son héros du moment. Un héros qui pilote et dispense d’être un homme responsable, qui relève de toute forme de dignité humaine.

La respectabilité nécessite une collaboration active et une communion à l’idée directrice du chef qui complète l’obéissance librement choisie. En effet, obéir de manière aveugle à son chef le dessert car cela dénature sa pensée. Obéir systématiquement à la lettre n’est pas bon, car l’essentiel réside dans l’esprit de la mission quitte à l’accomplir en empruntant des chemins que n’aurait pas anticipé le chef.

Dans des cas très rares seulement, un chef est seul pour accomplir une mission, dépourvu de pairs qui œuvrent pour des buts orientés vers le résultat global. Dans la hiérarchie de toute structure sociale, chacun a des égaux avec qui il faut s’entendre pour avancer de concert. Chaque confrère participe à l’effort commun à sa propre place. Ainsi, il est nécessaire de vivre selon une entente sereine car le cas échéant, un décalage peut fausser l’esprit de la mission. Tout malaise entre chefs crée une fébrilité malsaine chez les subordonnés.

Autant la coordination est force de cohésion, autant des dissensions imposent aux subordonnés de prendre parti. Souvent, les hommes sont divisés pour des questions de forme plus que pour des questions de fonds. Pourtant ces éloignements peuvent être catastrophiques. La compréhension nécessite un effort : la volonté mutuelle d’aller dans la même direction, loyalement malgré les intérêts divergents. L’union des chefs est la force de l’entreprise. Cet esprit de compréhension pourrait se traduire en ces mots de saint Augustin : « Ni se lamenter, ni s’indigner, comprendre. »

La compréhension, cette forme de cordialité qui n’est qu’une goutte d’huile dans des rouages qui se grippent si vite. Comprendre ses pairs permet de participer à l’entreprise de manière joyeuse et sereine plutôt que dans l’indifférence, le dédain et la concurrence servile. Le soutien mutuel se montre sans se prononcer. Il est un obstacle aux jalousies et une clef aux explications honnêtes et loyales. Il ne nécessite que le sacrifice d’un peu d’amour propre. En définitive, la compréhension mutuelle est la source de la confiance et de la sympathie qui se donnent mais ne se commandent pas. Tout homme devrait être heureux de rendre service et d’atténuer une bévue ou une vexation au profit d’une entente cordiale entre pairs. Autant il est important de savoir rappeler l’origine d’une initiative quand elle provient d’un subordonné, autant il est important de procéder de même avec ses semblables. Si des chefs ont la ferme volonté de s’entendre pour le succès de l’œuvre commune, leurs subordonnés adhèreront d’autant plus à l’esprit de la mission. La solidité horizontale de l’entreprise croise ainsi la solidité verticale…

Face à ses subordonnés, un chef doit en revanche faire preuve d’autorité et de respect. C'est-à-dire qu’il doit déterminer un climat poussant au dépassement de soi en faveur de la tâche commune. Il doit obtenir de ses subordonnés qu’ils consacrent le meilleur d’eux même à la mission. C’est pourquoi il doit fixer des directives permettant à chacun de trouver sa place afin de créer de l’ordre et de l’unité dans son équipe. La présence du chef doit permettre à chacun de réaliser les progrès que l’on n’aurait pas faits en son absence.

Les subordonnés n’apprécient jamais la tolérance du laisser-aller. Tôt ou tard, ils qualifient cette largesse apparente de faiblesse du chef. Sacrifier l’œuvre à la paresse est une source de discrédit du chef tandis que sa fermeté est un encouragement pour tout honnête travailleur et un moyen de sauver le fainéant. D’autre part, plus on sait qu’un chef est ferme, moins il a à contraindre ses troupes et à faire usage de sa force.

En somme, un chef ne doit jamais relâcher son autorité, il a le devoir de se faire obéir et respecter, quoi qu’il lui en coûte, au risque sinon de perdre son autorité. Pour cela, il doit toujours s’assurer de donner des ordres applicables et légitimes. Ils doivent être clairs, précis, concis et ne doivent laisser aucune approximation. Un subordonné n’est pas là pour chercher la complaisance d’un chef, il est là pour accomplir une mission qui ne se discute pas. Il n’y a donc aucune échappatoire à un ordre donné. Ce qui n’empêche pas un subordonné d’émettre des propositions, que le chef se doit d’écouter. Il ne doit donc revenir sur ses ordres que dans le but de mieux parvenir au but recherché et non pas pour plaire à son subordonné car toute forme de complaisance envers un subordonné est source tôt ou tard de la défiance envers le chef. L’autorité peut être attrayante sans être démagogique, au chef de savoir la communiquer.

Un chef doit savoir écouter, blâmer et récompenser avec équité afin de conserver l’élan de son entreprise. Il doit savoir redistribuer la part du succès à qui elle revient, non par politesse mais par justice. Le cas échéant, il irait droit à la révolte, à l’incompréhension ou dans un moindre cas, vers une démotivation de ses troupes. S’il sait adopter une droiture irréprochable dans tout ce qu’il fait, il gardera l’ascendant moral sur ses hommes qui lui pardonneront ses erreurs. Bien sûr, il doit toujours s’abstenir de contredire un ordre donné par un subalterne à un de ses subordonnés et s’assurer de pouvoir tenir ses promesses.

Un subalterne est un homme sensible et non un numéro sur une liste. Seul le sens de l’humain, c'est-à-dire l’attention émise par un chef envers lui, permet de travailler sereinement. En effet, le subalterne est subordonné au rang du chef et non pas à la personne du chef. Or un chef et son subordonné sont tous les deux serviteurs d’une entreprise. Ainsi, le subalterne est d’abord subordonné à un idéal qui dépasse le chef. C’est pourquoi on demande au chef d’être certes, un homme d’esprit, mais d’abord altruiste.

Un homme de cœur ne prend jamais plaisir à sanctionner, ni ne formule aucune ironie dans ses reproches car il s’attache à être constructif, sans vexer ni blesser. Il sanctionne à froid et dans le respect de la dignité de la personne. En contrepartie, il donne sa confiance et délègue largement car les responsabilités font grandir la personne. En responsabilisant, il donne à chacun loisir de développer ses talents et de se valoriser au service du bien commun. Avoir du tact dans le commandement permet de créer une confiance mutuelle entre chef et subordonné et entre égaux.

Les qualités s’un bon chef

Nous avons déjà bien égrainé les qualités d’un bon chef tout au long de ces lignes. Mais comme nous traitons du chef en tant que personne dotée de responsabilités, capable de décision, il paraît important d’insister sur deux points que sont ses qualités vis-à-vis de l’œuvre qu’il a à accomplir et celles vis-à-vis de lui-même.

Un chef n’est pas un technicien qui sait tout faire. Un chef est un homme qui a reçu la charge d’intervenir sur des intelligences et des volontés pour une mission bien définie. Ainsi on ne devient pas chef par hérédité, délégation ou suffrage : on apprend à le devenir.

Le chef est donc celui qui doit recruter les qualités nécessaires à l’aboutissement de la mission. Il doit savoir indiquer les devoirs utiles pour la mission afin que ses subordonnés acquièrent l’esprit de la mission. Enfin, il doit savoir garder du recul, c'est-à-dire une liberté de pensée, en délégant les détails à ses subordonnés. En définitive, son métier consiste pour une large part, à discerner les mérites de ses subalternes, à transmettre son dégoût de la médiocrité et son goût pour la prise de risques maîtrisée. Pour cela, il doit allier force et humilité, pour ne jamais commander avec violence mais toujours transmettre son allant avec énergie.

Il doit toutefois maîtriser une part des connaissances techniques de ses subalternes, sans quoi il ne peut donner des ordres cohérents ou suffisamment précis pour le but escompté. Il doit être en mesure de prévoir, organiser, commander, contrôler et apprécier le travail de ses subordonnés mais sans pour autant savoir mettre en œuvre les moyens avec autant de précision que son subordonné spécialiste.

En un mot, un chef doit connaître le terrain dans lequel il va évoluer puisque la conception de ses idées doit rester réaliste. Il doit appréhender avec précision son objectif, les hommes et les moyens dont il dispose afin de réaliser sa mission en prenant en considération les écueils à éviter, les déficiences et limites auxquelles il sera confronté. En toute chose, il doit se souvenir qu’un coup qui part n’est pas nécessairement un coup qui porte, si le postulat fait fi du sens du réel. Quoi qu’il advienne, un bon chef doit savoir s’adapter aux circonstances et avoir le flair qui permet d’éviter les routines meurtrières et les embuches administratives stériles. Un chef doit rester en arrière afin de conserver le sens des perspectives, c'est-à-dire avoir une vue d’ensemble et agencer les étapes de la mission afin de s’en approprier le résultat. Être chef n’est pas reproduire des gestes par imitation, c’est se les approprier et les comprendre pour les utiliser à des fins nouvelles.

L’enthousiasme d’un chef vient de ce qu’il croit en ce qu’il veut faire et fait faire. On ne fait jamais bien ce qu’on ne fait pas par passion. Celui qui ne travaille que pour l’argent ne sera jamais un homme de valeur. Un chef qui ne transmet pas cette flamme est un mauvais chef car ses hommes ne peuvent pas adhérer à l’œuvre commune. Il faut croire en l’intérêt du but poursuivi, il faut être sûr de pouvoir l’atteindre et être prêt à des sacrifices. Or on ne peut en concevoir que pour une cause qui nous attire et nous dépasse. Un chef qui sait transmettre l’émotion due à la grandeur et la beauté de la tâche, donne à ses subordonnés le souffle qui leur manque pour aller à sa suite et vaincre avec succès. Seuls les sceptiques et les blasés manquent des larges horizons que sont les nobles ambitions.

Avant de commander autrui, il faut savoir se commander soi même. Être maître de sa langue, de ses nerfs et de son cœur n’est pas chose facile. Souvent les bons chefs sont réputés être peu loquaces et doués d’une grande attention pour écouter et surtout pour entendre, comme Richelieu disait : écouter beaucoup, parler peu. Les maîtres en psychologie estiment que la logorrhée est souvent une preuve de manque de confiance en soi ou de maîtrise de la mission ; or la sérénité d’un chef détermine la sensation de sécurité de ses subordonnés. Une hésitation peut être source de crispation chez les subalternes voire de psychose collective.

Il est évident que le malaise social dans laquelle nous évoluons est en partie due au fait qu’il n’y a plus de chef, ces rochers auxquels on s’agrippe dans la tempête, ce phare qui guide dans le brouillard. Nos contemporains se suicident à cause de leur surmenage alors qu’ils manquent simplement de chefs pour régler leurs priorités. Notre société forme des assistés qui ne savent pas se réguler eux-mêmes, tant et si bien que ces hommes non régulés briguent les postes de commandement… et se font dépasser par leur propre mission. Ils ne savent pas garder l’esprit libre et l’œil clair, ils préfèrent guider par sympathie plus que commander de raison en étant indulgents et compréhensifs. Finalement, ils sont à la merci de leurs impulsions, esclaves de leurs idéologies, de leurs caprices et de leurs faiblesses.

Si commander, c’est développer l’esprit de vaillance, la seigneurie de soi-même, comme écrivait l’Abbé Courtois[5], c’est aussi servir et non asservir. Un chef est un représentant du bien commun, il ne doit pas chercher son intérêt propre. Il doit aller au but par devoir, par respect de son honneur, car l’honneur se passe des honneurs. Chacun devrait être persuadé que la moindre forfaiture de la conscience ou de l’honneur est suffisante pour ôter à vie le droit de commander. Un chef doit se souvenir qu’avoir de l’ambition est juste dans la mesure où elle n’est pas simple soif de domination d’autrui. Un bon chef sera suivi dans la mesure où il aura fait de son commandement un service. La vanité détruit les efforts et les subordonnés dans leur personne. Un chef n’exploite pas des moyens, il élève des hommes afin qu’ils soient eux-mêmes en mesure de déployer des moyens. En somme, un chef doit être dévoué pour ses hommes afin qu’eux se donnent à la mission.

S’il se tient à des principes et qu’il appréhende ses responsabilités de manière franche et résolue, il relance l’élan de ses subordonnés. S’il détermine franchement l’objectif à atteindre et n’en change pas, alors même imparfaite sa bonne décision pourra aboutir. Une volonté ne doit pas se dissiper au moindre accro. Mieux vaut une décision franche que la recherche d’un idéal qui ne se présente jamais. Mieux vaut accomplir sa mission même de manière imparfaite que de refuser l’obstacle par faiblesse de caractère. Les chefs girouette sont souvent des opportunistes qui n’osent pas aller au devant des responsabilités et se font surprendre quand elles leurs sont imposées, il leur manque alors les valeurs morales pour aller à la victoire. Psichari rappelait qu’un chef est celui qui sait se contraindre, se dominer et se risquer.

Conclusion

Être chef, c’est savoir l’esprit et la lettre ; c’est vouloir à n’importe quel prix ; c’est lutter contre soi, ses subordonnés et ses chefs ; c’est mourir à la mission par certitude que ce que l’on crée est juste. La condition de chef se révèle donc comme étant une vocation exigeante dont les qualités s’acquièrent et se bonifient avec l’expérience. A cet égard on ne saurait trop conseiller à un chef d’être profondément humble et prudent dans l’approche de sa mission.

Cette rude vocation fait de l’homme qui l’endosse un serviteur par excellence, c'est-à-dire un homme donné à sa cause et aux autres tant il doit être disponible pour ses pairs, ses chefs et ses subordonnés. A cet effet, on peut dire que cette vocation est une des plus belles que l’on puisse revêtir dans la mesure où elle demande de rejeter la médiocrité afin rendre la vie d’autres plus féconde et plus riche. Chacun doit être un chef à son rang. En effet, il s’agit d’une vocation accessible par beaucoup à la mesure de ses responsabilités et pour cela, quiconque peut devenir un chef serait coupable de le refuser. Exigeante et crucifiante, la vocation du chef implique la mission qui fonde l’histoire puisqu’il n’est d’histoire que d’hommes. Une société de chefs est un groupe d’hommes qui se respectent car l’un n’est rien sans l’autre et chacun est conscient des valeurs qui le lient aux autres.

Nous pouvons donc affirmer qu’une telle société est l’exact inverse de la société vers laquelle la nôtre tend, celle de l’individualisme. Cet individualisme qu’on s’efforce de nous faire avaler et qui voudrait qu’on puisse choisir ce qu’on est. Les disciples de cette forme de pensée, ne sont même plus conscients que leur liberté se limite à être esclave d’une idéologie dont ils activent eux même les rouages. Toute conception sociale fondée sur les droits de l’individu et non sur ses responsabilités à l’égard des autres individus ne sera jamais qu’un labour avec la charrue placée devant les bœufs. […] La liberté ne peut être fondée que sur la responsabilité ; quant à l’égalité, il n’y en a qu’une et d’ailleurs sacrée : la mort.[6]

Notre pays se meurt de n’avoir plus assez d’hommes qui s’engagent comme guides de notre société, par choix ou par devoir ; des meneurs qui choisissent de grandir l’idéal français pour le faire sortir de ses retranchements avant qu’il ne devienne poussière. Si la France retrouve ses chefs, ses vrais chefs, si la France retrouve les chefs qui sont à son service alors elle redeviendra maitresse de son histoire et non plus esclave de la fausse liberté de ceux qui se jouent d’elle.

3402d
Diplômé de l’EPHE

Bibliographie :

L’art d’être chef, Abbé Gaston Courtois, www.ethicpedia.org, 2009.

L’école des chefs, Abbé Gaston Courtois, Centre d'études pédagogiques, Éditions Lescuyer, 1953.

Le montage, Vladimir Volkoff, p.256, édition le Fallois, l’Age d’homme, 1982.

Du rôle social de l’officier dans le service militaire universel, Colonel Lyautey, In La revue des deux mondes, 15 mars 1891.

La mort d’Éric, Serge Dallens, Signe de piste, 1943

Le Général de Sonis (1825-1887), Abbé Bessières, Paris, Beauchesne, 1946

 

[1] Du rôle social de l’officier dans le service militaire universel, du colonel Lyautey, publié dans la revue des deux mondes du 15 mars 1891.

[2] La mort d’Éric, avant-propos de Serge Dallens, 1943.

[3] Le montage, Vladimir Volkoff, p.256, édition le Fallois, l’Age d’homme, 1982

[4] Le montage, Vladimir Volkoff, p.256, édition le Fallois, l’Age d’homme, 1982

[5] L’art d’être chef, Abbé Gaston Courtois, www.ethicpedia.org, 2009

[6] Le montage, Vladimir Volkoff, p.256, édition le Fallois, l’Age d’homme, 1982

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