Le protectionnisme n'est pas un vilain maux !

A PROPOS DU PROTECTIONNISME

 

(Avril 2006)

 

 

            Les actuelles négociations de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) sur la baisse des barrières douanières semblent dangereusement en panne. Jeremy Hobbs, membre de l’Oxfam[1],  les dénonçait jeudi 27 avril 2006 en ces termes « Nous pensons que c’est une recette pour une catastrophe. » Oxfam dénonce l’intransigeance de l’Union Européenne et des Etats-Unis. Bien sûr, les intérêts économiques sont évidents et à l’heure de la mondialisation, le protectionnisme apparaît comme un conservatisme nationaliste d’un autre âge.

            Une interrogation de fond se pose à son sujet. A l’heure de la mondialisation, le protectionnisme est-il encore légitime ? Alors que l’ouverture des marchés et la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes sont des données essentielles de la paix et de la stabilité internationales, les mesures protectionnistes ne représentent-elles pas un risque potentiel de crise ?

Il me semble qu’ici plusieurs remarques d’ordre général s’imposent afin de ne pas en rester aux habituelles considérations simplistes. Le vieux continent, comme les Etats-Unis d’une certaines manière, a été fortement marqués par les trois derniers grands conflits qui se sont déroulés sur son sol. Depuis la guerre de 1870, les conflits armés étaient entretenus et exacerbés par les nationalismes de chaque pays. De sorte que nationalisme est devenu synonyme de volonté hégémonique et d’intolérance. Le mot fait peur désormais, car dans l’inconscient collectif, il ne peut que dégénérer en conflit. Par réaction, les pacifistes sont devenus anti nationalistes. Poussant les choses à l’extrême, cet antinationalisme a pris en aversion toute forme de sentiment national, de fierté nationale ou tout simplement d’amour du pays. Le protectionnisme, longtemps instrument de ce nationalisme issu du XIXème siècle, n’a pas tardé à subir le même sort pour être présenté comme l’arme d’un nationalisme étroit et dépassé.

Mais un autre handicap de taille affecte le protectionnisme. Il est associé, dans la mémoire collective et dans les enseignements scolaires au puritanisme américain du premier XXème siècle. A l’heure où la libéralisation des mœurs porte le discrédit sur toute forme de norme morale, le puritanisme américain est devenu l’anti-type du modernisme, emportant dans son sillage le protectionnisme. Associé à la puissance controversée de l’Amérique d’après guerre, le protectionnisme bénéficie du même rejet né d’un certain anti-américanisme. Curieusement, enfin, cette Amérique protectionniste s’est muée en fer de lance du libéralisme, après la cuisante défaite au Vietnam. Déjà fortement battu en brèche, le protectionnisme s’est finalement effondré sous la volcanique éruption du commerce international issu des grandes firmes américaines. Ainsi, aujourd’hui, prendre des mesures protectionnistes est-il devenu très impopulaire sur la scène internationale.

            Pourtant, au-delà du bien pensant ambiant, des pressions économiques, qu’en est-il réellement ? Comme souvent, il est facile d’écarter d’un revers de main ce qui nous gêne. Or la question du protectionnisme s’est peu à peu patinée d’idéologie, sur fond de libéralisme et de socialisme. De ce fait beaucoup sont pour ou contre par principe. Or, il convient d’analyser chaque situation. Si le protectionnisme revêt une forme standard de barrière douanière et d’incitation à consommer ‘national’, les objectifs de ses politiques peuvent être très variés. Or c’est l’usage que l’on fait de cette protection qui en fera une mesure bonne et acceptable ou au contraire mauvaise et condamnable. Si le protectionnisme vise au repli sur soi, pour diverses raisons (militaires, idéologiques…), alors il est moralement condamnable, car il tend à réduire la liberté des individus et concourt au risque d’instabilité internationale.

            Toutefois, plusieurs éléments sont à prendre en compte pour qualifier le protectionnisme : La poursuite du Bien Commun et la destination universelle des biens ; l’équité dans les relations commerciales ; l’attention accordée aux droits et aux besoins des plus pauvres dans les politiques commerciales et de coopération internationale. Le bien commun peut en effet justifier la mise en place de mesures protectionnistes. Si un pays pour développer son tissu industriel naissant a besoin de le protéger le temps de sa croissance et de sa maturité, alors il est licite de le faire. Continuer cette protection au-delà du nécessaire devient, en revanche illicite. La destination universelle des biens nous rappelle que tous les biens de la terre sont à tout le monde. Le protectionnisme ne peut avoir pour conséquence de priver une partie de la population mondiale d’un bien auquel elle a droit. Par exemple bloquer des marchandises pour en augmenter la rareté et donc le prix est contraire à l’éthique la plus évidente. L’équité dans les relations commerciales nous ramène, pour sa part,  au cœur du problème actuel des négociations de l’OMC. A l’inverse, augmenter ses tarifs douaniers pour freiner les importations de produits venant d’autres pays plus compétitifs ou en développement est moralement indéfendable. Si ce blocage vise à protéger une industrie nationale en difficulté, alors cette protection peut être acceptable pour un temps limité. Derrière cette question s’en profile une autre, celle du partage des richesses. Si je me protège, au détriment d’un pays pauvre, simplement pour ne pas perdre le superflu de mon niveau de vie, alors je participe à la paupérisation de ce pays. Moralement, je suis tenu d’assurer à moi-même et à ma famille un niveau de vie décent et rien ne peut justifier que je mette en péril cet équilibre nécessaire à ma vie. Mais conserver le superflu au détriment du nécessaire d’autrui est moralement inacceptable. Saint Basile allait radicalement plus loin en affirmant. ‘Mon superflu est le vol du nécessaire des pauvres.’ Les mesures protectionnistes doivent prendre cet aspect élémentaire de la solidarité humaine en considération.

 

            En d’autres termes, le protectionnisme n’est pas mauvais en soi. Mais il peut être effectivement mauvais dans ses conséquences et condamnable dans l’intention qui le met en œuvre. Le protectionnisme doit protéger ce qui a besoin de l’être pendant toute la durée nécessaire à l’acquisition d’une autonomie viable, il doit prendre en considération non seulement l’objet protégé, mais aussi les conséquences sur les populations et les marchés extérieurs. La liberté des échange n’est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale

            Enfin, il faut que chacun prenne de plus en plus conscience, de cette vérité que les économistes expriment de plus en plus, le développement des pays pauvres n’est en aucun cas un obstacle à celui des pays riches, c’en est au contraire un stimulant potentiel.

 



[1] « Oxfam International est une confédération de 12 organisations qui, avec leurs 3000 partenaires répartis dans plus de 100 pays, élaborent des solutions durables à la pauvreté, à la douleur et à l'injustice.

Pour maximiser l’impact de leurs actions, les 12 organisations membres d’Oxfam International abordent de manière collective les multiples facteurs de la pauvreté, qui par nature, sont d’ordre mondial. »

Pour en savoir plus www.oxfam.org