l'apprentissage en France

Derrière le rideau de l’apprentissage en France.

 

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Le chômage des jeunes, l’inadéquation entre l’offre et la demande ou encore le vieillissement de la population remettent régulièrement sur le devant de la scène la question épineuse de l’apprentissage en France. Une question pourtant fort simple, qui des siècles durant se faisait le plus naturellement du monde, mais qui depuis une cinquantaine d’années est paralysée par de multiples idéologies qui la traversent et forment un nœud coulant, bien à son insu.

 

France terre d’idéologie ! Triste France qui se paralyse et s’étrangle à force d’imposer au réel une chape de plomb virtuelle qui finalement n’intéresse qu’une poignée d’idéologues parisiens. L’apprentissage est tout à fait emblématique de cette asphyxie du pays. L’affaire est pourtant d’une simplicité enfantine. C’est le B-A-BA de la vie. Et sans doute est-ce bien pour cela que les cartes sont faussées. Comprendre et régler l’impasse de l’apprentissage suppose, en effet, de débusquer les filins qui l’enserrent.

De quoi s’agit-il ? De résoudre une problématique économique ? Malheureusement, c’est par cette porte là que les politiques s’emparent du problème. Là, tristement, se trouve leur « politique de l’apprentissage ». C’est prendre le problème, non seulement par le petit bout de la lorgnette, mais surtout par son strict opposé. On ne fait pas plus inefficace. Nous touchons là le cœur de l’échec des responsables politiques actuels. L’économie, sous toutes ses formes et notamment celle de la performance, est devenue le seul véritable enjeu. Que ce soit directement, par des mesures en lien avec le monde économique, ou indirectement par les conséquences de mesures dites sociétales, l’économie est devenue le centre de préoccupation quasi exclusif, pour ne pas dire obsessionnel, de nos élus. Il s’agit, dans les divers programmes, d’être performant économiquement. Dès lors, toute politique est passée au crible de cette réussite. C’est du reste ainsi que les élections font et défont les gouvernements, entre deux sursauts sécuritaires.

En réalité, l’apprentissage n’est pas une donnée économique, mais une aventure humaine. Et cette perspective change tout. Il ne s’agit pas d’abord de résoudre le chômage, de combler un vide dans certaines professions ou de trouver une issue à l’échec scolaire. L’aporie des efforts en la matière réside précisément dans la déconsidération de l’apprentissage lui-même que portent ces motifs économico-sociaux. L’apprentissage n’est pas vu comme réalité humaine, mais comme un simple moyen en vue d’autres objectifs. Or la notion même d’apprentissage est une donnée de base de la vie de tout homme, mais aussi de toute vie en société. La première chose que vise l’apprentissage c’est de faire grandir celui qui apprend. Il s’agit d’un apport capital à son épanouissement. Autant dire que le présenter comme un pis-aller, ou une voie de garage, a plutôt comme effet de faire de l’apprentissage la sanction de l’échec.

La considération la plus importante en ce qui concerne l’apprentissage est l’apprenti lui-même. Banalité diront certains, évidence affirmeront d’autres, et pourtant les politiques entourant cette question ne partent pas de l’apprenti, mais de l’entreprise, de l’école ou du contexte économique. Reprenons donc les choses dans leur ordre naturel et resituons l’apprentissage comme une dynamique de cet ordre naturel. Deux portes d’entrée s’imposent à nous pour considérer cet ordre. Tout d’abord, l’être humain précède la société qui elle-même précède le monde économique. Ces deux dernières doivent donc être pensées non pour elles-mêmes, et moins encore comme une finalité, mais comme en dépendance de la personne humaine. Autrement dit, la véritable question, que ne se posent plus du tout les responsables politiques et économiques, soit qu’ils la considèrent comme acquise, soit qu’ils estiment que c’est une non question, c’est quelle société et quelle économie conviennent à l’Homme ? Il ne s’agit donc pas de savoir ce que l’apprentissage apportera à la société, à l’économie, mais avant tout ce qu’il apportera à celui qui apprend. Aussi, les mesures prises en faveur de l’apprentissage (ou leur suppression selon les cas) doivent d’abord prendre en considération les besoins des apprentis et non de l’économie.

Les deux ne devraient du reste pas être en contradiction. Car si l’économie répond aux besoins des hommes, alors il devrait y avoir adéquation entre les besoins de l’économie et les besoins des apprentis. S’il y a conflit, il convient de se poser la question de l’adéquation de l’économie aux besoins des hommes. Il y a une nécessaire autorégulation qui n’est pas suffisamment prise en considération et qui pourtant constitue de soi un véritable garde-fou. L’apprenti, en effet, est intégré dans une dynamique plus large, qui le dépasse et à laquelle il participe de diverses manières. Sa part au pot commun constitue aussi un garde-fou à l’absolu de l’individu. Il y a, de fait, un va-et-vient permanent entre le bien de la personne et le bien de la société. Nous sommes ici dans une sorte de « gagnant-gagnant » que l’on oublie trop souvent et qui conduit au déplorable mouvement de balancier.

La seconde porte d’entrée de cet ordre naturel, qui est en fait la première dans l’ordre de la dignité, c’est la croissance même de l’être humain. En effet, l’apprentissage est une étape nécessaire à tout être humain. Cet apprentissage est multiforme. Il s’agit du langage, du comportement social, des codes culturels, de l’amour aussi, de l’autonomie intellectuelle, et affective, bref de tout ce qui fait un homme ou une femme accompli. Nous avons, et ce fut fort dommageable, distingué apprentissage et éducation. Pourtant l’un et l’autre vont de pair au point qu’il est impossible d’apprendre un métier sans avoir une éducation de base. Et là réside un des nœuds essentiels du système d’apprentissage en France, son rapport à l’éducation dite nationale. L’apprentissage formerait des techniciens, des personnes ayant acquis une compétence professionnelle, tandis que l’éducation formerait des têtes, plus ou moins pensantes du reste. L’éducation serait conceptuelle, là où l’apprentissage serait concret. C’est la pire des aberrations qui signe la faillite de tout le système éducatif français. Car les difficultés de l’apprentissage en France sont d’abord et avant tout une crise idéologique qui a eu pour résultat de couper en deux mondes irréconciliables le monde du travail et le monde de l’enseignement. Pour dire vrai, l’idéologie du mammouth a créé une faille durable et profonde entre le monde réel et le monde idéalisé d’une caste d’intellectuels surprotégés.

Aussi, la question de l’apprentissage en France ne peut se résoudre isolément, sans revoir en profondeur toute l’idéologie ambiante du « 80% d’une classe d’âge ». Ce courant mitterrandien a perverti le rôle profond de l’enseignement dont le but n’est pas de faire des diplômés, mais des êtres accomplis, capables d’autonomie. Ils ont confondu niveau scolaire avec degré de sagesse. Ce faisant, ils ont hypertrophié le poumon formation générale au détriment du poumon formation professionnelle. Or, à tout bien considérer, la formation générale est la base de toute formation professionnelle. Les universités forment aussi à la vie professionnelle. La norme est devenue, avec le temps, de repousser la formation professionnelle pour développer inconsidérément la formation dite générale. De sorte que ceux qui quittaient la voie considérée comme normale (jusqu’au bac) étaient perçus comme en échec ou, pire, comme les échecs, à masquer du système. Bref, l’Education nationale, par son idéologie intellectualiste, a fabriqué de toute pièce des exclus par milliers, créant ainsi une désaffection des professions considérées comme méprisables, parce que non « intellectuelles ». C’est une très lourde responsabilité qui génère une succession de mal-être, un dysfonctionnement de la société et une spirale infernale de l’échec. 

En vertu de quoi, une personne qui ne serait pas intellectuelle (encore faut-il définir le terme) serait-elle inférieure ou en échec ? Sur quelle base opposer et hiérarchiser le travail manuel et intellectuel ? Sur la seule base du diktat d’une classe de professeurs qui se pensent supérieurs parce qu’ils croient détenir un savoir. Cette séparation dans la conception de la formation de la personne humaine est mortifère pour chaque être humain comme pour la société. Ce qu’autrefois nous appelions les humanités avaient pour but de former les écoliers à la sagesse de la vie, pour en faire des hommes libres. Cette formation aurait dû rester le socle commun de formation et non une spécialisation de quelques non exclus du système. Parallèlement, il aurait fallu garantir le même statut et la même honorabilité aux formations manuelles et intellectuelles, toutes deux formations professionnelles. Poursuivre à un niveau plus poussé la base des humanités doit apparaître comme un choix de l’élève et non comme la norme excluant de pseudo échecs.

Ne pas vouloir pousser ses études ne doit plus apparaître comme anormal. Les formations professionnelles pré-bac ne devraient pas être considérées comme une voie de garage, ou celle de la dernière chance. Tant qu’une révolution intellectuelle, notamment de la classe enseignante qui fait blocage, mais aussi de l’opinion publique, ne sera pas opérée, il sera difficile de rendre attractif l’apprentissage. Cela suppose, en amont des politiques de l’apprentissage, une politique plus vaste de la formation qui intègre en une même dynamique formation humaine, sociale et professionnelle. Découpler les trois est stérile, car cela met en concurrence trois pôles de la vie humaine qui, au lieu d’être complémentaires, créent un sentiment diffus de schizophrénie. Le primat qu’a pris l’Education nationale dans la formation générale de l’être humain en France a, ni plus ni moins, créé un déséquilibre psychologique fort dans l’épanouissement de la personne humaine, tout en générant une carence fondamentale dans la société qui grandit des différentes compétences de ses membres.

Aussi, la formation professionnelle, dont l’apprentissage, doit-elle retrouver sa place au service de l’épanouissement de la personne. C’est la base même du système éducatif et du renouveau de l’économie en France. Pour ce faire, la formation professionnelle (quelle que soit la branche d’activité) doit prendre en considération la « vocation propre » de chaque jeune. Il s’agit là, non pas de le faire entrer dans les clous du système éducatif, ou des grands axes de formations permis ou imposés par le système français, mais de lui donner les moyens de discerner ses propres compétences et limites et de lui ouvrir les voies pour se réaliser. Or cette étape fondamentale de la vie est inexistante dans le schéma français qui ne tient pas d’abord compte de la personne, mais des possibilités du système éducatif. Lequel système est devenu peu à peu monolithe et totalitaire. Aujourd’hui, les politiques d’apprentissage ne peuvent que se contenter de « rattraper » les défaillances du système éducatif français. De sorte que l’apprentissage gère les échecs du système, ce qui n’est pas sa vocation.

La vocation et la particularité de l’apprentissage est de transmettre un savoir-faire et un système de valeurs propre à la profession. Ce qu’ont bien compris les compagnonnages ou les Maisons Familiales Rurales. Du reste, nous nous heurtons ici à un nouveau problème de fond idéologique. Le syndicalisme alimente à sa manière l’échec du système éducatif français en entretenant une barrière sociale au cœur des métiers qui ne sont plus verticaux et transversaux mais horizontaux et stratifiés. Une même profession est ainsi divisée en classe sociales, ce qui a pour résultat de faire perdre l’unité de la profession et sa complémentarité. Chacun s’affaire à sa tâche, laissant les autres se spécialiser dans d’autres. Pourtant, cette complémentarité qui est une richesse évidente pour l’entreprise, la profession et la nation, comporte un autre volet social important, celui de la transmission intergénérationnelle. Celui qui est formé passe son savoir, son expérience à son apprenti qui un jour fera de même. L’avenir de la profession, de la jeunesse concerne tout le monde. L’ancien n’est pas un concurrent sur le marché de l’emploi, il est la garantie de l’avenir et de la pérennité.

Enfin, la cloison étanche entre le monde des enseignants et de l’entreprise crée d’inutiles tensions dues pour l’essentiel à la rencontre d’une idéologie marxiste largement majoritaire dans le corps enseignant et de la méconnaissance du monde réel de l’économie et du travail par ce même corps. Cette hostilité contribue à cloisonner le monde de la formation et celui de l’activité, alors que les entreprises sont des lieux de formation, tant initiale que continue, tant professionnelle que sociale. Les aides accordées aux entreprises qui se risquent avec des apprentis ne prennent pas en compte cette dimension sociale d’insertion, de resocialisation et d’éducation des entreprises. Celles-ci n’ont pas non plus systématiquement conscience de leur contribution à la formation de la jeunesse de la nation, contribution que tendent à leur refuser les pouvoirs publics, comme l’Education nationale. Il y a là une vaste réflexion à mener dans la part des entreprises à la formation nationale. Car celles-ci ne sont pas les dernières à profiter, ou pâtir, du travail de l’Education nationale. Les niveaux d’expression ou d’orthographe désastreux, le laxisme des principes éducatifs du ministère commencent à avoir des impacts économiques et financiers sérieux pour les entreprises. Il serait peut-être temps, à ce titre, de les impliquer dans le financement et le contrôle de l’Education nationale et pas uniquement sur ce qui concerne la formation en apprentissage. Néanmoins, sur ce point, il importe de développer la conscience de la responsabilité éducative des entreprises, mais aussi de l’Etat et de l’Éducation nationale. 

En résumé, l’apprentissage se trouve à la croisée de l’épanouissement de la personne humaine et du développement de la société. Le bien collectif passe par le bien personnel. L’un et l’autre s’autorégulent ou se détruisent mutuellement. Aussi, l’apprentissage doit-il d’abord être une étape dans la construction des jeunes. Pour devenir une voie positive et attractive, il faut lui redonner sa place et ses lettres de noblesse par une revalorisation des métiers manuels et du monde de l’entreprise. Cela passe par une conversion du schéma de pensée du corps enseignant et une politique visant à rassurer les parents sur ces filières déconsidérées et aujourd’hui poubelles, tout autant que par une prise de conscience des entreprises de leur rôle éducatif ainsi qu’une véritable politique d’intégration des deux milieux, scolaire et professionnel. Les simples aides financières incitatives ne sont pas suffisantes. C’est une synergie de fond qu’il faut créer, autant que possible au niveau local, par de multiples ouvertures et ponts. Il faut décloisonner les deux mondes.