Evangéliser par le développement durable

Concept méconnu, parfois mésestimé, quelques fois récupéré, le Développement durable prend sa place dans le concert des expressions à la mode et, disons-le, parfois fourre-tout. C’est en 1987 que, pour la première fois, les Nations Unies créent ce terme pour définir une nouvelle préoccupation en même temps qu’une priorité urgente. À cette date, l’économie s’essouffle, la planète commence à donner de sérieux signes de faiblesse. Le monde prend peu à peu conscience que le progrès n’est pas linéaire et qu’il comporte un certain nombre de revers douloureux. Malheureusement, depuis plusieurs décennies, et particulièrement depuis la poussée libérale américaine de l’après guerre du Vietnam, l’ensemble de l’économie mondiale, devenue globale et interdépendante, se trouve propulsée dans une dynamique de progrès sans fin et à moindre coût. Le profit immédiat règne en maître sur le monde de l’entreprise. Toutes les structures de production, de recherche, de vente et de distribution sont orientées dans cette unique direction de l’optimisation des gains. La prévention, le droit du travail, le respect de l’environnement, la dignité de la personne humaine sont alors les parents pauvres de l’économie. Ils apparaissent comme des obstacles à aplanir, sur la route de l’augmentation de la productivité. Les détracteurs du système en place apparaissent comme des marginaux extrémistes troublant l’ordre public. Écologistes, ligues des droits de l’homme, de la femme, ressemblent plus à des empêcheurs de tourner en rond qu’il faut neutraliser. Pourtant, le rapport Brundtland des Nations Unies est leur première grande victoire lorsqu’en 1987, il impose au monde entier une nouvelle orientation, par un véritable souffle, au système en place. Par sa déclaration, il vient arrêter en pleine marche le train que l’économie libérale lançait à toute vapeur en avant. Désormais, il convient d’envisager un « développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la possibilité, pour les Aussi curieux que cela puisse paraître, le développement durable est l’aspect le plus chrétien de la mondialisation L’évangélisation par le développement durable

Doctrine sociale de l’Église générations à venir, de pouvoir répondre à leurs propres besoins ». Paroles en l’air ? Il est difficile et coûteux de réorienter l’ensemble d’un système économique. Aussi, inverser la vapeur du développement et de la mondialisation, sans en briser l’élan, ne peut qu’être progressif. Notons en tout cas, que le concept a fait école et qu’il se retrouve aujourd’hui à tous les niveaux de la société, du panier de la ménagère aux protocoles internationaux. 

 Le but de cette semaine du développement durable n’est pas seulement de faire connaître un principe ou de remporter la caution morale du grand public, mais c’est surtout l’occasion de faire prendre conscience à chacun de nous que nous sommes personnellement acteurs de ce développement durable, acteur du développement. 

 Aussi curieux que cela puisse paraître, le développement durable est l’aspect le plus chrétien de la mondialisation. Cela ne veut pas dire qu’il est réservé aux seuls chrétiens, ni qu’ils sont les seuls à l’inspirer. Cela veut dire qu’il n’est pas un point du développement durable qui ne soit ancré dans la Doctrine Sociale de l’Église. À y regarder de plus près, cette dynamique, dans laquelle l’ensemble de l’humanité s’intègre (plus de 70% des français se sentent concernés ou responsables, contre environ 50% l’an dernier), est un nouveau socle d’évangélisation. 

 Pour nous en convaincre, observons les composantes de cette vague de fond. L’assise primordiale de ce développement repose sur un colossal renversement de mentalité. Alors que le monde s’enfonçait dans un individualisme du bien-être personnel, le développement durable vient rappeler la solidarité entre les générations, brèche fantastique dans le consumérisme individualiste. Désormais, il convient de mesurer sa consommation, car l’homme est responsable de la terre qu’il transmet. L’individu réapprend ainsi qu’il n’est pas seul et qu’il a des limites et des devoirs. D’une certaine manière, il réapprend qu’il est solidaire des autres. Plus largement, l’homme prend conscience d’une notion chère à Jean Paul II : le fait que la solidarité ne soit pas l’aumône faite à autrui, mais le lien organique qui lie les hommes entre eux parce qu’ils appartiennent à une même humanité. En vertu de cette solidarité, il ne saurait être question de spolier un être humain ou de construire son bien-être à ses dépends. Ce qui est vrai dans le temps (d’une génération à l’autre) l’est aussi dans l’espace (d’un peuple à l’autre).

 Sur cette prise de conscience nouvelle viennent se greffer trois piliers fondamentaux. Le premier et le second sont très liés puisqu’ils supposent que cette prise de conscience soit suivie dans les faits par une nouvelle philosophie politique et économique, ainsi que par une nouvelle éthique. S’ouvrant à l’autre, l’homme, en le découvrant, ne peut plus lui rester indifférent. Cela constitue en soi une première limite à l’individualisme, en battant en brèche l’égoïsme. Une nouvelle donne doit être envisagée dans l’intérêt général, que l’Église préfère nommer le Bien Commun. Ainsi, cette conscience de la solidarité humaine se mue en charité active, au service du Bien Commun, lui-même intrinsèquement lié au second pilier qu’est la destination universelle des biens. La Création a été donnée par Dieu au monde dans son ensemble et à chaque homme en particulier. C’est justice aux yeux de Dieu que de remettre chacun en possession de ce don du Créateur. 

 Mais le développe me nt durable, c’est aussi l a p r i s e de conscience des limites du progrès et de la science. La fuite en avant et la foi dans un progrès et une science omnipotents se sont totalement envolées avec les désillusions des années 70. La science peut copier la création, de plus en plus elle peut la réparer, l’entretenir, la faire fructifier, mais elle ne parvient pas à la remplacer. L’homme prend aussi conscience qu’il est dépositaire d’un bien qui ne lui appartient pas, un bien qu’il a reçu et qu’il doit transmettre à d’autres. Voit alors le jour en Occident un nouveau rapport à la création, comblant ainsi, un peu, le fossé avec les pays dits du Sud qui, eux, n’ont jamais perdu ce rapport privilégié au monde et à la nature. La création et l’homme, qui sont un autre livre de la révélation divine, commencent à nouveau à s’entrouvrir, sortant l’individu de lui-même, l’ouvrant sur l’homme, mais aussi sur l’infini, en le replaçant comme chaînon de l’humanité.

 Le développement durable, si décrié par les moqueurs d’un autre âge, se trouve être en fait la fondation de tout l’édifice mondial qui peu à peu se met en place. C’est, à n’en pas douter, ce terreau sur lequel l’homme redevient homme et qui nourrira la nouvelle chrétienté. Le développement durable est un tremplin formidable que les chrétiens se doivent d’emprunter pour être acteurs, là où ils sont, de la nouvelle évangélisation.

Cyril Brun