Epargne et investissement responsables

Une éthique du budget équilibrée

 

            Comme toujours il nous faut commencer par définir les termes. En ce qui concerne épargne et investissement, nous pouvons distinguer la définition de l’économiste et la définition du philosophe. Ce sont les mêmes à une nuance prêt. L’économiste s’intéresse au mécanisme, le philosophe à l’usage et donc au but. Je commencerai par cette mise en perspective intéressante que fait l’Église catholique et qui a le mérite de nous concerner tous….

             «  Pour protéger le rapport entre famille et travail, un élément à apprécier et à sauvegarder est le salaire familial, à savoir un salaire suffisant pour entretenir la famille et la faire vivre dignement. Ce salaire doit permettre la réalisation d’une épargne favorisant l’acquisition de telle ou telle forme de propriété comme garantie de la liberté ; le droit à la propriété est étroitement lié à l’existence des familles qui se mettent à l’abri du besoin grâce aussi à l’épargne et à la constitution d’une propriété familiale. » Compendium de doctrine sociale de l’Église, (CDSE) 250. 

 

1-         L’épargne

Commençons donc par ce qui est le plus simple à appréhender, l’épargne. Épargner c’est ne pas dépenser tout son gain et en mettre de côté une partie. Voilà la définition technique de l’économiste. Le lieu (de côté) est indifférent. Sous le matelas, à la banque, dans les bas de laine. C’est en tout cas de l’argent dormant, sans risque et protégé. Mais le philosophe ajoute une notion supplémentaire qui est le but de l’épargne. L’Évangile qui fait assez peu d’économie prend un exemple intéressant. Celui de ce gros propriétaire avec sa récolte surabondante qui thésaurise dans ses greniers. ‘Pauvre fou, lui dit Dieu, ce soir même on te reprend ta vie’. Car ça c’est de l’argent corrompu. C’est de l’argent voulu pour lui-même, pour la gloire qu’il procure, c’est de l’argent égoïste et ce pour deux raisons : il y a ici bien plus que le nécessaire, c’est donc de l’avarice que de le garder ainsi dormant.  D’autre part, c’est de l’argent mort qui repose sur l’égoïsme et la peur. Je garde pour ME protéger d’un manque ultérieur, tant pis si les autres
manquent aujourd’hui. C’est soustraire au bien commun un bien qui relève de la destination universelle des biens. Bref concrètement c’est un vol.

L’épargne pour épargner n’est pas une fin en soi. L’épargne regarde la dignité de la personne humaine. Or égoïsme, avarice, vol et peur sont contraire au développement intégral de la personne humaine.

Alors que vise l’épargne ? À garantir la liberté et la responsabilité. En épargnant pour un but constructif, je témoigne de ma capacité à gérer ma vie et à maîtriser mes pulsions du moment. J’ai donc fait un choix libre et responsable, donc volontaire et intelligent.   Mais ce faisant, j’assume ma vie et, par l’acquisition de biens bons, je garantis une certaine indépendance vis-à-vis de la société, de l’avenir. L’épargne est en lien étroit avec la propriété privée qu’elle permet d’acquérir. Or le fondement de la propriété privée c’est la liberté. Mais ce n’est pas le lieu de le développer ici.

Retenons donc que l’épargne est un acte responsable, c’est aussi un droit et un devoir. C’est un acte familial. Mais un acte en vue d’une fin précise, la liberté et donc le développement intégral de toute personne de la famille.  Cela va loin parce que dans l’épargne familiale se trouve aussi la prévention de la fin de vie, afin que la personne puisse vivre dignement et librement jusqu’au bout. La retraite est composée d’épargne. Prévoir sa fin de vie, mais aussi celle de ses parents, est une composante de l’épargne. Se pose alors la question du montant de l’épargne. Nous avons vu que ce n’était pas mettre tout son surplus de côté. Se pose donc la double question qu’est-ce que le surplus et comment le répartir ? C’est la justice qui nous aide à répondre.

Cela suppose, donc,  de considérer ce qui permet l’épargne, c’est-à-dire le revenu, quelle que soit son origine. Ce revenu est juste quand il permet de subvenir à tous les besoins nécessaires au développement intégral de chaque membre de la famille, plus une réserve pour l’épargne. Donc un salaire juste comprend l’épargne.

Conclusion logique, le surplus est ce qui reste une fois l’épargne déduite. L’épargne est donc calculée de façon proportionnée aux besoins de la famille en matière de développement de sa propriété privée. Quel bâtiment est nécessaire ? Quelles machines sont opportunes… Sorti de cela, c’est du superflu. Or le superflu, nous rappelle saint Basile de Césarée, c’est le vol de ceux qui n’ont pas assez. Donc le superflu est fait pour le don, quelle que soit la forme du don. C’est le lieu de la charité. Concrètement un salaire juste doit aussi permettre aussi la charité élément fondamental de la dignité de la personne être de raltion.

 

2-         L’investissement

 

Si l’épargne à un but elle peut avoir plusieurs formes.  Le bas de laine est une forme d’épargne. Mais placer son argent aussi. Mais attention l’épargne ne peut être placée à risque. La forme livret A est une forme d’épargne qui travaille mais sans risque. Car l’épargne doit être garantie. Son but n’est pas de rapporter de l’argent mais de le conserver pour acquérir un bien. Un bien qui peut être un service, comme financer les études des enfants, s’offrir des vacances.

Investir son épargne dans une entreprise est possible si la garantie de récupérer la totalité de sa mise est assurée.  L’investissement proprement dit ne peut donc s’entendre que dans le surplus. Il est donc clairement de l’ordre de la gratuité, même si ce service est payant.  Fondamentalement l’investissement, du particulier entendons, est fondé sur la charité et doit alimenter la charité.  En effet, utiliser l’investissement comme source de revenu devient un moyen de constituer son revenu et il obéit à d’autres règles qui sont celles du revenu. C’est-à-dire de proportionner le risque en vue de la fin voulue.

Il y a donc deux types d’investissement : L’investissement, disons professionnel, celui qui permet de répondre à ses besoins et qui subit les règles de l’ensemble de l’économie (que je ne vais donc pas développer ici). Et l’investissement de gratuité qui suit les règles de la charité. En cela nous retrouvons l’appel de Benoît XVI dans Caritas in Veritate, pour une économie de la gratuité.

Alors focalisons-nous sur cette forme d’investissement. Qui dit investissement dit retour sur investissement, ce qui peut paraître contradictoire avec la gratuité. Alors interrogeons-nous sur la gratuité. Est gratuit, ce qui est fait sans attendre de retour, indépendamment du retour. Celui qui donne gratuitement accepte donc de perdre quelque chose. J’avais et je n’ai plus. Objectivement c’est un manque par rapport à mon avoir précédent. Ce n’est là que l’aspect matériel de la gratuité. Il y a un sens plus spirituel de la gratuité qui consiste à poser un acte non pour soi, mais pour le bien des autres. Ma maison de vacances, sise sur la plage, est une vieille maison charmante datant d’une époque où l’on privatisait les plages facilement. Il se trouve que les riverains en sont incommodés et me demandent de leur vendre cette maison pour la raser. Je n’ai pas besoin de cet argent puisque sans leur proposition je ne pensais pas à vendre. Indépendamment du prix que je retire, cet acte est gratuit car pour moi il n’apporte rien. Je le fais sans contrepartie (c’est-à-dire tirer profit de la situation) ; c’est pour eux que je le fais.  Nous comprenons dès lors que la gratuité est avant tout une disposition spirituelle de l’intention avec laquelle je fais les choses. 

Donc, nous pouvons concevoir un investissement comme expression de la gratuité. J’ai un peu d’argent (ce surplus de mon revenu) et je le place non pour qu’il me rapporte à moi, mais parce que ce placement à taux raisonnable est avant tout un service.  Le rapport de cet investissement (plus-value) pour être effectivement gratuit doit lui-même servir la charité.

Alors pourquoi ne pas faire simplement un don ? D’abord parce que le don est d’une autre nature et s’adresse à d’autres situations. L’investissement de gratuité est une forme de don, mais un don de service. J’offre le service que peut rendre mon argent pour telle ou telle cause. Ensuite, toutes les situations ne justifient pas un don en argent. Le risque est grand dans ce domaine de tomber dans l’assistanat. Aider une personne ou un pays par un investissement est autrement plus responsabilisant que par un simple don passif. Et en cela plus respectueux de la personne humaine.

Il y a des domaines d’intervention de la gratuité qui peuvent s’autofinancer parce que ce domaine, avec des investissements raisonnables, est rentable. D’autres au contraire ne le sont pas, ou nécessitent une aide d’urgence. Il n’est donc pas juste de faire un simple don là où l’investissement est suffisant, car ce don se fait alors au détriment de situations qui elles ont effectivement besoin d’un don gratuit en argent.

Il appartient donc aux structures caritatives de proposer ces alternatives et aux donateurs de les proportionner dans le discernement.  Il peut donc exister des fonds d’investissements caritatifs, éthiques et du reste certaines initiatives tendent à se mettre en place. Ces fonds alimentent un cercle vertueux puisque l’argent est sans cesse réinvesti, ainsi que ses bénéfices, auquel du reste l’investisseur peut au nom de la gratuité renoncer. Nous tombons là alors dans le domaine du prêt et du crédit.

 

3-         Le crédit.

 

Le crédit est considéré comme un levier de développement. Avec ou sans intérêt, c’est un prêt qui vise à acquérir un bien, plus rapidement que ne le permettrait l’épargne.  Le crédit n’est donc ni juste ni injuste, il dépend de son rapport à l’objet que l’on veut acquérir et de notre capacité effective à le rembourser sans hypothéquer le budget familial ou celui de l’entreprise. Ai-je besoin de ce bien et en ai-je besoin tout de suite ? Il est certain qu’attendre 30 ans pour avoir une maison plus grande alors que l’on a une famille qui grandit, justifie de vouloir devancer l’épargne. Avoir la dernière voiture à la mode est déjà moins évident.

Ce crédit me permet-il de maintenir une épargne et la gratuité ? Si la réponse est négative, il faut considérer la durée de cette impossibilité. Quelques années restent encore justifiables, mais 10 à 20 ans …..  Or le crédit est bien souvent le mode de consommation ordinaire et au lieu d’être une source de développement c’est un engrenage de décadence.

Je ne développerai pas ici les formes de crédit, ni leurs mécanismes, ce qui m’intéressait était de le situer dans une logique de développement de la personne et je pense que ces quelques rappels suffisent.

            Pour une fois, les conclusions sont simples.

1-         Il me faut considérer mon budget et le proportionner dans un discernement responsable, afin d’une part, de déployer au mieux ce qui relève du bien de ma famille (et de mes salariés), à savoir les besoins de développement de la personne humaine, y compris la place de l’épargne et d’autre part de rendre effective la part de charité qui me revient.

2-         Une fois ce budget établi, discerner les modalités de ma charité (dons et/ou investissements)

3-         La charité est un acte responsable qui n’est pas simplement émotif. Elle doit considérer le bien effectif du destinataire de ma charité.

4-         Enfin, rares sont ceux, dans nos pays, qui ne disposent pas des moyens de la charité, une fois la consommation mise en ordre. (Ce qui ne minimise pas non plus le fait  qu’Il y ait quand même beaucoup de gens en-dessous du seuil de pauvreté ou en situation précaire. Il  y a néanmoins ‘l’obole de la veuve’ sous une forme ou une autre. Mais la question n’est plus tout à fait la même.

5-         Mais il appartient aussi à la charité de permettre aux autres d’avoir les moyens d’être charitables.